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Le bureau de Thierry Ongenaed

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(Lors de la Rencontre 1001 pages, 19 septembre 2007)

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Thierry Ongenaed
Le bureauPréface de Daniel Simon

Un employé dans son bureau d’un service de suivi informatique chargé du “Help Desk”. On lui demande d’être motivé à 100 %, d’y croire, de s’investir, de rêver avec l’entreprise…
Bon à tout faire. Et qui se demande ce qu’il fait là…
Huit heures devant un mur. Oublié de l’organigramme.
Comment vivent ces “répondeurs de service” dans l’ombre de la performance, du suivi chiffres, des aberrations managériales, du mépris interne dans l’entreprise pour des travailleurs sans cesse menacés par des sous-traitances “externalisées”, dans ce bureau où tout maillage social a disparu ? L’auteur
L’auteur a traversé pendant trois ans ce système de travail banal et mondialisé : formations, management, coaching et vide de liens.
Premier livre d’un auteur bruxellois qui s’attache depuis des années à écrire le récit de vie de ses expériences privées et professionnelles, après le succès de L’usine de Vincent De Raeve dans la même collection, voici… Le bureau, un récit violent, grotesque, toujours attachant de l’univers méconnu des “services clientèle”, un récit qui entrouvre les portes d’une civilisation de la communication… souriante et cynique.

Collection « JE »
ISBN : 978-2-87003-468-2 • Juillet 2007
102 pages • format 13,5*20,5 cm • 12,00 €

  • Les courts extraits de livres : 19/09/2007

Extrait de la préface de Daniel Simon :Balade dans le flexible Dans « L’Etrange mot d’… « , Jean Genêt demande à l’urbaniste futur de réintroduire les cimetières dans les villes et de placer le théâtre au milieu des tombes. Un lieu à la lisière de la vie, où des revenants vont prendre la parole devant les vivants. Le monde du travail aujourd’hui se pose des questions identiques : éloigner les zonings industriels ou entremêler les bureaux et les lieux de travail avec les zones d’habitation, Faire en sorte que ces espaces, le soir, n’offrent pas le visage de cimetières peu fréquentables. L’urbanisme tente de répondre à ces questions en liaison avec les nécessités du travail contemporain : flexibilité, horaires coupés, mondialisation des outils et de la sous-traitance, rotation rapide des équipes, disparition de la morale privée dans l’amoralité industrielle, obligation des travailleurs de s’investir au-delà de la production ou du service, nécessité pour ceux-ci de croire en leur entreprise, de s’identifier à elle, de nouer avec elle une relation fusionnelle si ce n’est un pacte émotionnel.

Une ville, c’est comme un livre aux pages emmêlées… Des chapitres débordent sur d’autres, des phrases s’entrechoquent, des mots apparaissent soudain dans leur lumineuse évidence. Et Thierry Ongenaed nous laisse entendre au fil de ses déambulations, de ses réflexions et du journal de son travail puis de son licenciement en quoi et comment les choses débordent, se maillent à son insu jusqu’à la révélation finale de son exclusion. C’est d’une nouvelle ère du travail dont nous parle Ongenaed, d’un temps de la rapidité réflexe de la production assortie à l’engagement intime du travailleur. Cette intimité exigée par l’entreprise, cette intrusion de l’émotionnel dans le champ du travail est relativement neuve.

C’est une tendance majeure du management aujourd’hui, une des conditions de la gestion : les travailleurs ne sont pas là es sentiellement pour produire ou exécuter leurs tâches, ils sont là avant tout pour être « proactifs », pour anticiper sur la tâche ou l’objectif à venir. Ils sont là pour rêver l’entreprise, la magnétiser de leurs désirs de fusion, la projeter dans un espace qui oblige le candidat-travailleur à confondre ses pulsions intimes avec celles liées à la réalisation d’un travail dont la pertinence première est de le nourrir et non de satisfaire ses fantasmes de réussite ou d’accomplissement.

Thierry Ongenaed écrit comme il rêve : il passe d’une image à l’autre, d’une situation à l’autre en pratiquant son art des hyperliens qui sont autant de raccords avec les faces latérales et presque cachées de ses perceptions et de ses souvenirs. En intitulant régulièrement ses recueils de textes, albums, et les textes, photos, il nous renvoie à cette relation particulière que nous avons avec le patrimoine photographique familial. Les êtres disparus sont comme des fantômes que l’on ressuscite en les regardant. L’auteur fait de même, il relie, noue les bouts de perceptions, renvoie aux impressions communes, tisse des liens entre des événements ou des personnes, se balade dans la mémoire qui est si vaste que l’on en repère que les cadres et les contours. Ceux-ci gagnent en netteté à chaque fois qu’ils sont écrits par le spectateur de sa propre vie. C’est le principe même du récit de vie, cet engagement dans la recréation de quelque chose qui a eu lieu mais qui a disparu et qui devra être reconstruit pour exister à nouveau, mais sous une autre forme…

Réf.: http://www.lechoixdesbibliothecaires.com/livre-41857-le-bureau.htm

(Extrait choisi par l’auteur)

Prologue 

 

Album 10, Photo 8 : L’horloger de l’avenue Louise, vendredi 22 juin 2001 

 

Tout commence comme dans un roman de Simenon qui surprenait un homme (« L’horloger d’Everton ») ou une famille (« La vérité sur Bébé Donge ») au beau milieu de leurs activités détendues d’un samedi soir ou d’un dimanche matin. Puis un petit indice inhabituel donnait la puce à l’oreille et nous faisait pressentir qu’un drame s’était déroulé ou était sur le point de se produire. 

 

En quoi consistait mon train-train du vendredi ? Il se différenciait des autres jours : déjà isolé dans un bureau séparé des autres, mes collègues m’avaient abandonné à quinze heures trente. En effet, alors qu’ils travaillaient le reste de la semaine de huit heures trente à dix sept heures trente, ils quittaient les lieux plus tôt le dernier jour. Tandis que moi je prestais un horaire uniforme : de dix heures vingt-quatre très précises à dix-neuf heures. 

 

Je me retrouverais donc seul pendant plus de trois heures. Ou presque : dans le local voisin, Sylvain, le responsable des serveurs, terminait le lancement des « batch »[1] ; à l’étage du dessus, l’un ou l’autre manager profitait de l’absence des employés pour finaliser des travaux sans être dérangé. Au début, je les imitais : je relisais la documentation ou mettais au point des procédures d’intervention rapide. Mais c’était il y a bien longtemps… . 

 

Pour les clients aussi, le week-end approchait à grands pas. Le vendredi, au boulot, c’était tout ou rien : soit le téléphone devenait fou et je paniquais d’autant plus que je ne pouvais plus compter sur le soutien de l’équipe, soit, plus généralement, c’était rien. Mais alors, rien du tout : un ou deux appels sur toute l’après-midi. 

 

Mes interlocuteurs, les délégués médicaux de plusieurs sociétés pharmaceutiques, se dépêchaient de rentrer chez eux et la première chose qui leur venait en tête, avant même de retirer leur cravate (ou leur foulard, car cette profession est exercée majoritairement par des femmes) et de prendre une douche se résumait à balancer leur portable et tout leur barda au fond d’une remise. 

 

D’autant plus que le mercure semblait augurer d’un été digne de ce nom. A l’heure du déjeuner, j’avais déserté les Jardins du roi après avoir entendu parler du parc « Ten Bosch » sur la chaussée de Vleurgat. Son concepteur avait judicieusement utilisé la pente pour faire sillonner les allées à travers de petites pelouses charmantes. Mais, comme tous les parcs de la ville, il souffrait de son exiguïté qui interdisait au promeneur de goûter au silence. En y arrivant, j’avais rencontré des collègues savourant une crème glacée avec la même volupté que des gamins. Mais à présent, à seize heures, ils étaient sur le chemin du retour. 

 

Sylvain vient de me souhaiter un bon week-end. Plus un appel depuis un bon bout de temps. Cela semble bien parti. Je passe un coup de fil à Pierre, une des seules personnes, en dehors de la famille qui, avec Alain et Nicolas, partagent quelque peu mon intimité. 

 

Seize heures trente. La discussion a duré un peu plus longtemps que d’habitude. (voici pour le petit indice) Le témoin du répondeur est resté éteint. J’active le free-set[2]. Je me dérouille un peu les jambes. Je vais chercher un coca dans le frigo. 

 

De retour à mon bureau, je poursuis la lecture de l’ouvrage de Jean-François Dortier : « Les sciences humaines » sous-titré : « panorama des connaissances » A côté de l’Histoire, de l’économie, de la sociologie que je fréquentais depuis des années et de la psychologie que j’avais abordée plus récemment, je découvrais d’autres approches : l’anthropologie, la sémiologie et même la philosophie. Ce livre fournissait en effet une intéressante présentation de cette matière dont le niveau d’abstraction trop élevé m’avait jusque-là rebuté. Fidèle à mes habitudes, je résume les chapitres après une seconde lecture. 

 

Dix-sept heures. Toujours le calme plat. Je m’assoupis un peu. Malgré la chaleur, je ne ramasse pourtant pas un de ces coups de barre qui deviennent de plus en plus fréquents et importants. Mais la semaine n’a pas été difficile et la petite ballade dans le parc m’a particulièrement détendu. Je téléphone à ma mère. 

 

- « Bon anniversaire maman ! » 

C’est donc sans doute son dernier. 

 

 - « Merci mon chou » me répond-elle d’une voix faiblarde. 

- « Tes sœurs sont là ? » 

- « Oui, toutes. » 

 

Sauf tante Germaine, décédée au mois de mars. 

 

- « Je te laisse alors. A demain ! » 

 

La conversation ne s’éternise jamais. Outre le fait que j’ai peur de trop la fatiguer, je n’arrive plus à trouver un sujet qui l’intéresse, en dehors de mes visites chez ma petite nièce Lucie. 

 

Dix-sept heures quinze. Je monte au troisième pour m’assurer qu’il n’y a plus personne. Le téléphone est-il resté ce jour-là endormi jusqu’à mon départ ? Mes souvenirs ne sont pas assez précis. Ce n’est pas impossible, mais peu probable : en deux ans et demi, un tel événement ne s’est produit que deux fois. En tout cas, si appel il y a eu, c’était pour un de ces petits bobos que j’étais capable de soigner les yeux fermés. Pourtant ce vendredi restera gravé dans ma mémoire. 

 

Parce qu’il était le dernier à l’avenue Louise. 

 

Les locaux que nous occupions appartenaient en fait à la société qui nous avait rachetés. A l’époque des méga-fusions, elle s’était imaginée pouvoir pénétrer dans le top 500 mondial. Elle croyait pouvoir dégager des synergies avec la nôtre. Deux ans plus tard, le bilan était catastrophique : le cours des actions dégringolait. Et ce n’était pas de notre faute : nous, nous faisions des bénefs. Quoi qu’il en soit, nous allions retrouver notre indépendance. Mais avec une séparation de biens fort peu satisfaisante. 

 

Les temps allaient devenir durs. Fini les vendredis après-midi tranquilles. Le directeur de l’informatique m’avait de plus en plus dans le collimateur. Et il nous fallait en plus déblayer le plancher. Qui était fort chic d’ailleurs. 

 

Notre lieu de travail était constitué de deux bâtiments adjacents : une maison de maître sur l’avenue même suivie d’un immeuble moderne. Dans la première, après la réception, un superbe escalier en marbre menait le visiteur au bureau des directeurs au premier, à une salle de réunion au second. C’est dans cette direction que je me dirigeai pour entendre une dernière fois craquer le parquet régulièrement ciré et m’imprégner du tumulte des voitures qui traversaient les Champs-Élysées bruxellois à hauteur du rond-point dominé par la gigantesque sculpture en forme d’aile. 

 

Ensuite, je revins à ma place et me saisis de l’appareil photo que j’avais glissé dans mon sac. Une dernière fois, je déambulai au travers de la salle de travail de mes collègues qui donnait, comme la mienne, sur la cour intérieure. Je voulais graver sur la pellicule les bouleaux, le tilleul et le mélèze émergeant des murs et les jardins au-dessus des toits. Le changement avec nos nouveaux locaux serait brutal : à Drogenbos, je devrais me contenter d’un échangeur d’autoroute. Un univers d’asphalte et de béton. 

 

Dix-neuf heures moins cinq. Le rituel habituel : Shut down[3] du PC puis du modem. Mise du papier dans l’imprimante. Redémarrage du modem d’abord, du PC ensuite. Lancement du batch. 

 

Dix-neuf heures : j’active la messagerie du téléphone. Je me rends à la cave pour rentrer chez moi à vélo. 

 

 

*         

 

Album 11, Photo 1 : Oeufs de Pâques pourris à Nivezé, 31 mars 2002 

 

 

Les jours qui suivirent le décès de ma mère furent très difficiles à vivre pour mon père. Aussi, lorsqu’il exprima le désir de partir à Nivezé durant le week-end pascal, ma sœur proposa de l’accompagner avec Lucie naturellement. C’est dans ce centre de détente et de revalidation que mes parents avaient hébergé voici un peu plus d’un an avant que l’irréparable ne se produise. 

 

-  J’ai toujours souhaité passer quelques jours de vacances dans les Ardennes. 

 

Il tenait aussi à remercier l’aumônier pour le soutien apporté. 

 

J’avais prévu de les rejoindre en ce dimanche de Pâques. Une belle promenade en forêt me ferait aussi du bien, pour autant qu’elle ait lieu : la météo était incertaine. Il avait plu assez abondamment bien qu’irrégulièrement ces derniers jours. Mon père m’attendrait à la gare de Verviers. 

 

A ma sortie, aucune trace de sa Fiesta verte. Pourtant, je lui avais indiqué l’heure d’arrivée. Je me rendais à l’autre côté du parking quand la sonnerie du GSM retentit. 

 

- Eh bien ! Où es-tu ? 

 

- En face du bâtiment, comme on avait dit. J’ai pas vu ta bagnole. Maintenant je me dirige vers la sortie. 

 

-  Patate ! T’as oublié tes lunettes ? Je suis juste le long des quais !  

 

Il devait déjà avoir un peu retrouvé le moral pour m’insulter ainsi. 

 

- Ouais, mais je ne t’attendais pas là ! 

 

Ce petit incident m’avait quelque peu perturbé. 

 

Car j’avais quelque chose d’important à lui dire. 

 

- On va chercher Myriam et Lucie au bassin de natation. 

 

Je devais reporter cette annonce à plus tard. 

 

- Je me suis souvenue de cet endroit quand j’étais en colonie à Spa., dit ma sœur. 

 

Arrivés à Nivezé, il nous restait encore une bonne heure avant le dîner. Nous en profitâmes pour faire le tour du pâté de maison ou plus exactement du carré de verdure. 

 

J’avais toujours quelque chose d’important à dire. 

 

Nous longions à présent un terrain de sport. Les averses récentes avaient parsemé le chemin de mares de boue. Mon père était en grande conversation avec Paul qui tenait Lucie sur ses épaules dans un porte enfants. Ma sœur suivait de près. Ayant chaussé de lourdes bottines, je faisais l’accordéon à l’arrière du peloton. Enfin à portée de voix, je lui annonçai : 

 

- Je viens d’être licencié ! 

 

 

*         

 

La scène de ma mise à pied a quelque chose de paradoxal. Nous voici trois jours plus tôt, un peu après dix-huit heures. Bien qu’encore à l’heure d’hiver, le soleil n’est pas encore prêt de se coucher. Pour la première fois, j’ai enfourché ma bicyclette pour rejoindre les locaux de Drogenbos. Dans une heure, feierabend[4], comme disent les Allemands et chez soi dans moins de nonante minutes. Fini le long chemin jusqu’à l’arrêt de tram puis la lente procession de ce dernier. 

 

Mais d’ici là, il y a du pain sur la planche : notre logiciel vient d’être implanté auprès d’une centaine de délégués, ce qui signifie nombre d’appels élevé. Voici plus d’une heure, une collègue du service de Sylvain est partie en pleurant, en hurlant : 

 

- Je veux voir le manager ! 

 

Tout indiquait que cela devait être mon tour : la fureur de ma collègue qui, comme moi, figurait sur la liste noire, la fin du premier trimestre, échéance importante dans les sociétés américaines où les années fiscales comme ils disent commencent souvent le premier avril. 

 

Et surtout un événement qui s’était produit il y a près de deux mois, une semaine et demi avant le décès de ma mère. 

 

*         

 

Le 29 janvier, dès mon arrivée dans son bureau, le directeur de l’informatique m’apostropha avec une colère mal réprimée, comme si je venais de commettre une faute grave : 

 

- Je t’ai donné ce que tu voulais (à propos d’un arrangement sur les horaires). A mon tour : j’exige de mes collaborateurs qu’ils se donnent à fond. Je ne te le demanderai plus : accepte-tu cela ?  

 

- Je suis prêt à faire un effort. 

 

- «Je veux une réponse : oui ou non ?» 

 

Je m’efforce de rester calme, ne fut-ce que pour prouver à mon responsable direct discrètement présent que j’avais changé, au moins sur ce point. 

 

- Je vais te répondre, mais j’aimerais d’abord obtenir une précision sur le contrat avec la société Y… 

 

Depuis mon engagement, j’avais l’impression d’avoir toujours tenu ma tête juste un petit peu hors de l’eau. La société Y, dont le contrat venait à échéance dans quelques mois, avait inclus dans ses exigences une clause qui aurait rendu ma tâche encore plus compliquée… 

 

- Que le contrat soit renouvelé ou non ne change rien pour toi. Si tu te donnes à 100%, je te garderai et je trouverai bien une solution. 

 

Je ne voyais pas très bien laquelle. Après un moment d’hésitation : 

 

- Pour répondre à ta question : je crains que non. 

 

- Bon. Je vais en faire part au manager. La procédure va suivre son cours. 

 

Le message était clair : mes jours étaient comptés. Lors de la précédente réunion, au début de l’année, l’étau s’était resserré. J’étais prêt à encore lâcher du lest. Mais pas à capituler sans condition. J’aurais voulu éviter cette épreuve de force : je savais, devant sa détermination, sortir perdant d’avance de cette confrontation. D’autant plus qu’il disposait à présent des pleins pouvoirs : après une nième réorganisation « stratégique », le manager ne ferait qu’entériner sa décision, ayant désormais autant d’autorité que le roi des Belges sur son peuple. 

 

Il pouvait à juste titre me faire des reproches : mon comportement n’avait pas été toujours correct ces derniers mois. Mais je ne pouvais pas accepter de céder le revolver sous la tempe. Il avait fermé la porte à toute possibilité de dialogue. Si j’avais dit oui, je n’aurais plus pu formuler la moindre objection en cas de désaccord, plus opposer la moindre parade à des reproches qui, même avec les efforts que j’étais prêt à consentir, seraient inévitablement remontés à la surface. 

 

Être licencié pour avoir commis des erreurs, oui. 

Pour ne plus être à la hauteur, entièrement d’accord. 

Pour quelques sautes d’humeur si elles se reproduisaient, sans discussion. 

Parce que la société traversait une mauvaise passe financière, passe encore – on aurait pu aussi sabrer ailleurs. 

 

Mais pas pour refuser de se donner à cent pour cent. Car il s’agit d’un facteur difficilement vérifiable. Être jugé d’après les résultats, d’abord et avant tout. Encore fallait-il au préalable les définir. J’avais plusieurs fois proposé d’enquêter auprès des délégués pour connaître leur opinion sur notre niveau de service ; de savoir ce qu’ils souhaitaient comme amélioration. J’avais même émis quelques suggestions. Mais, en face de moi, je m’étais heurté à une personne qui agissait suivant ses convictions. 

 

La motivation est une donnée complexe. Pour moi, le travail était passé au second plan, après ma santé physique et mentale. Ce qui ne signifiait pas que je m’en foutais, bien loin de là. Mais le gouffre qui me séparait désormais du directeur de l’informatique était devenu infranchissable. Ces derniers mois, il m’était arrivé à plusieurs reprises de ramasser des coups de barre terribles. Je n’ai jamais avancé cet argument pour me défendre : les problèmes de fond auraient subsisté. Et puis j’aurais été obligé de me lancer dans la spirale de la survitamination. Trop honnête pour prendre de l’érythropoïétine (EPO pour les intimes). 

 

*         

 

Oui, n’importe quel esprit lucide aurait compris en entendant les gémissements de ma collègue que la messe était dite. Mais le mien ne l’était plus. 

 

J’avais le cerveau tellement englué par la fatigue causée par la lente agonie de ma mère et par ce long conflit avec mon employeur que j’étais à moitié inconscient de ce qui allait m’arriver. Et, pendant plus d’une heure, j’ai continué avec application à traiter les appels téléphoniques. 

 

Profitant d’une accalmie, Marc, un de mes collègues – pourquoi d’ailleurs était-il encore là ? – s’approche et me dit : 

 

- Le directeur de l’informatique veut te voir. Tu peux me passer le portable. 

 

Lors de la lecture du verdict, je le regarde droit dans les yeux. Je ne manifeste aucune peur, aucune colère, aucune honte. Je savais depuis un certain temps que les jeux étaient faits : la signature du manager était apposée en bas à droite. Inutile de discuter ou de se fâcher. Après l’énoncé de la sentence, il me demande pour la forme : 

 

- As-tu des questions ?  

 

- Quelles sont les modalités du licenciement ?  

 

- C’est le responsable du personnel qui va te l’expliquer, me répond-il en le pointant du regard. 

 

- Nous t’accordons cinq mois de préavis non prestés. Si tu acceptes, nous te réglerons la somme dans les prochains jours et t’enverrons les documents relatifs à la clôture du dossier. 

 

Cinq mois… non prestés … plus que l’obligation légale. 

 

Je regarde le C4. Sous la rubrique motif du licenciement : « Réorganisation ». Nulle trace de mauvaise conduite. 

 

- D’accord, dis-je sans beaucoup d’hésitations. J’émets pour unique commentaire : 

 

« Je voudrais faire savoir aux personnes contre lesquelles je me suis emporté que je regrette très sincèrement la manière dont cela s’est produit. » J’avais parlé presque sans émotion, avec la sérénité du condamné à mort. Cette attitude fit bondir le directeur de l’informatique : 

 

- Mais enfin, depuis le temps que tu le savais, tu n’as pas cherché ailleurs ? 

 

C’est en cela que la situation était paradoxale : c’est moi qui étais foutu à la porte et c’est lui qui s’énervait. 

 

- J’ai cru que les choses pouvaient s’arranger. Depuis quelques semaines, ça allait mieux.
Oui, depuis quelques temps, j’étais resté calme. J’avais même en tête de nouvelles propositions que j’aurais formulées à mes supérieurs directs à leur retour de congés. Mais mon esprit n’était plus capable de faire la part des choses. La détermination du directeur de l’informatique était sans faille et conforme à la position qu’il avait toujours adoptée. 

 

Au retour, le long des interminables usines Volkswagen aux façades saumonées sans vitres, une petite goutte coula sur ma joue. Mais ce n’était pas de la pluie… . 

 

*         

 

Après le dîner, Lucie fondit sur le chocolat à peine lui en avais-je montré la couleur. La balade à Nivezé durant l’après-midi fut plaisante, même si Lulu se montra un peu difficile et mon père exténué par la marche. Nous descendîmes une vallée le long d’un petit cours d’eau. Les senteurs des arbres et le calme des bois firent un instant oublier mes soucis. J’essayai d’ailleurs de ne pas trop gamberger. Dans un premier temps, faire comme de si de rien n’était : le voyage à Paris dans trois semaines, comme prévu. D’ici là, bouquiner après les emplettes de
la Foire du Livre et continuer « Histoires Parallèles
[5] ». Et surtout me reposer. 

 

Paradoxal 

 

Telle est l’impression dominante que j’ai retirée de mon licenciement et qui résume l’attitude du directeur de l’informatique : c’est moi qui suis foutu à la porte, c’est lui qui s’énerve. 

 

Plus tard – mais beaucoup plus tard - quatre ans après les faits et deux ans après les avoir une première fois décrits – j’ai enfin mieux compris ce qui m’était apparu au moment même comme un paradoxe. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir vécu un drame en trois actes. Mais il m’a fallu remonter à bien plus loin qu’à cette veillée de Pâques 2002. Pour appréhender la nature de la relation entre le directeur de l’informatique et moi, il est même nécessaire de partir de notre première entrevue, alors que je me trouvais depuis huit ans et demi au chômage. 

 




[1]              Fortement utilisé aux temps héroïques de l’informatique, le « batch » reporte à la nuit l’exécution d’opérations afin de ne pas saturer les serveurs pendant la journée 

[2]              Téléphone mobile à l’intérieur d’un bâtiment 

[3]              Arrêt 

[4]              Fin de journée, comme les anglais disent week end pour fin de semaine 

[5]              Titre de mon autobiographie 


 

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