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L’école à brûler et Je vous écoute de Daniel Simon

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Je vous écoute
A propos des bibliothèques, des lecteurs, des livres et des ateliers d’écriture

Je vous écoute…
Cette phrase est comme un sésame que les bibliothécaires adressent aux lecteurs…  
Je vous écoute est aussi un hommage enthousiaste et mélancolique. L’auteur rassemble ici fictions et réflexions à propos des livres, des lecteurs, des bibliothèques et des ateliers d’écriture qui s’y logent depuis quelques années.

Belle Ouverture de la Bibliothèque Sésame le 6 juin 2009 avec les lectrices et lecteurs de l’équipe Traverse… (www.mabiblio.be). Merci à chacune et chacun…

Réalisation d’un film disponible sur cette expérience de lecture, Enregistrement de la chanson Passe-Grissaille (musique André Bouchez, Interpètre Cindy Detré),Publication d’un opuscule Je vous écoute…(www.couleurlivres.be)

« Un très beau livre qui n’est petit que par la taille. Allez humer dans chacune des pages la magie que nous ont à tous inspiré la bibliothèque de notre enfance, ou le conte intitulé « Double vie », ou l’expérience de lecture pour un public aveugle…Plongez-vous dans ce livre, mais attention! Vous en sortirez avec une furieuse envie de retourner dans les livres, dans l’ivresse du livre… Et puis bientôt on en parlera dans ESPACE LIVRES de ce petit livre…Daniel Simon est un menteur: ce n’est pas un « petit » livre…Mais on sait bien, comme Jean grenier l’a si bien dit, que « les écrivains mentent toujours, mais ils ne trichent jamais! »… Vous pouvez écouter Daniel Simon sur la webradio littéraire ESPACE LIVRES. Vous l’entendrez lire la nouvelle qui figure dans le prochain numéro de la revue MARGINALES… » Jean Jauniaux

Un clic suffit: http://www.demandezleprogramme.be/Un-texte-fort-lu-par-son-auteur?rtr=y

 

Positions pour la lecture / Je vous écoute

Il n’y a pas de lecture sans prise de positions…Des positions que prend le lecteur pour prendre possession du texte qu’il lit et qui le possède à son tour un court instant. Le plaisir est une machine au travail.   

Et la lecture, ce vice impuni, ne s’organise vraiment que dans des accomplissements physiques que l’on imaginerait mal sans que tout le corps soudain passe littéralement dans le texte. « Lector in fabula » comme dit Umberto Eco, le lecteur dans la fable, dans le texte, dans le livre. Les positions se construisent au gré des instants de la journée ou toute une journée tient pour cette position que le lecteur va enfin prendre, comme un amant sait qu’il va se plier aux exigences du corps et du désir de son amante.  La journée, ou la nuit, tient à cette position, elle tient grâce à cette position attendue. Le lecteur lit dans un corps qui lui échappe, qui glisse vers l’absence momentanée. Le lecteur s’enfouit dans sa position pour mieux accueillir le texte qu’il lit. Positions fortes, hautes, basses, faibles, douloureuses, exigeantes, reposantes, toutes positions que le corps administre pour mieux se hisser jusqu’au plaisir du texte. Le corps est un lecteur plastique. Le corps est un lecteur mobile. Le corps est un lecteur versatile. 

Debout 

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A : C’est le livre qui tient tout seul, dans ma main, comme ça, posé, délicatement, comme ça, ou saisi en son centre, comme ça. C’est toute une histoire, tenir un livre comme ça ou comme ça. Le texte est bien ouvert, le corps droit, la hanche tire un peu, la nuque est légèrement cassée, les doigts souples ou serrés et je lis.  B : Qu’est-ce que tu lis ? A : Un livre interdit. B : Comme ça, en pleine rue ? 

A : Il n’est pas interdit de lire en pleine rue. 

B : Oui, mais un livre interdit ? 

A : Il faudrait que quelqu’un lise avec moi pour qu’il s’aperçoive alors que ce livre est interdit. 

B : Et s’il le faisait ? Si un passant se mettait à lire ce livre interdit avec toi ? 

A : Il se rendrait compte alors que ce livre est interdit et il cesserait de lire à l’instant. 

B : Et si ce n’était pas le cas ?  A : S’il continuait à lire, avec moi, ce livre interdit ? 

B : Oui. 

A : La lecture deviendrait alors un complot. Lui et moi serions soudain devenus des complices, des malfaiteurs en somme. 

B : Un rassemblement de malfaiteurs, les lecteurs ? 

A : Oui. 

B : Et s’il cessait de lire à l’instant ce livre interdit ? 

A : Il partirait et je continuerais alors à lire seul. 

B : Et s’il te dénonçait ? S’il criait partout : « Ce livre est interdit et cette personne  le lit ! »  A : Il deviendrait un dénonciateur, ce ne serait plus un lecteur, mais un dénonciateur. 

B : Oui. 

A : Et je fermerais le livre, je le rangerais dans ma poche et je passerais mon chemin, pour continuer à le lire un peu plus loin. 

B : Qu’est-ce que tu comptes faire ? 

A : Attendre un lecteur qui passe. 

B : Et si c’est un dénonciateur ? 

A : Je resterai un lecteur, le livre restera un livre et lui ne sera jamais un lecteur mais un dénonciateur. 

B : C’est tout ?  A : Oui, c’est tout. 

B : C’est simple en somme de trouver un lecteur, il suffit d’attendre qu’il vienne vers vous ? 

A : Oui, dans la rue, il suffit d’attendre. 

B  Qu’est-ce que tu attends ? 

A : Toi. 

B : Ah, bon. 

A : Je n’en suis qu’au début, tu peux prendre la lecture en cours. 

B : C’est bien ? 

A : Drôlement! C’est interdit !    ecole.jpg

L’auteur
Daniel Simon, né en 1952 à Charleroi. Ecrivain, metteur en scène. Il collabore également à plusieurs projets au Portugal et en Afrique où il anime des Ateliers d’écriture. Publie des poèmes (récemment D’un pas léger, aux éditions Le Taillis Pré), des textes dramatiques (chez Lansman , Aven,…), des nouvelles (L’échelle de Richter chez Luce Wilquin), des articles, des essais…. Dirige la Revue et la collection de Récits de Vie Je chez Couleur Livres. http://traverse.unblog.fr   www.couleurlivres.be

L’école à brûler

Aujourd’hui des jeunes, souvent des enfants, mettent le feu aux écoles, aux crèches, aux centres de jeunesse et de culture.
Ils brûlent et saccagent ce qui devrait les accueillir et les accompagner vers l’émancipation sociale si ce n’est le bonheur… Ils sont de tous temps.

Daniel Simon se glisse peu à peu dans la peau d’un de ces enfants. Pour percevoir cette fureur plus que pour l’expliquer. Cette descente dans la colère d’une génération suit le fil d’un récit qui met en scène et en jeu les objets, les relations, les signes, les symboles d’une école qu’il fréquente depuis cinquante ans.

C’est à un inventaire joyeux et amoureux, nostalgique parfois, qu’il met la main. De l’élève au professeur qu’il est devenu, il y a aussi son approche de l’intérieur : il fait du théâtre dans les écoles, il forme des enseignants, il raconte des histoires, il présente ses livres et ceux des autres.

Mille entrées pour raconter le péril d’une école sous haute tension aujourd’hui…

Collection « JE » ISBN 978-2-87003-491-0 / mars 2008 96 pages / format 13,5*20,5cm / 10 euros

Lectures et rencontres: contact avec l’auteur: 00.32.2.216.15.10  daniel.simon@skynet.be

En librairie ou commande à l’éditeur (www.couleurlivres.be)

(parus précedemment: L’échelle de Richter, nouvelles chez Luce wilquin, 2006.

http://www.wilquin.com/editions/

D’un pas léger, poèmes aux éditions Le Taillis Pré, 2007.)

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L’école à brûler/L’école sous tension

REGARD

L’école sous tension

Monique Verdussen

Pourquoi apprendre ces choses “que je sais même pas à quoi ça sert”.

De ce livre, on ne se dit pas qu’il est beau, attachant, bien ou mal écrit. Il est juste nécessaire. Dans l’air d’un temps qui n’est plus ce qu’il fut, où personne n’entend personne, où chacun se rassure comme il peut à coup d’idées convenues, de réflexes simplistes ou de gestes destructeurs. Et l’école, celle qui va mal sans que l’on en saisisse toujours les raisons profondes, semble le révélateur de ce malaise ambiant. On n’y chante plus avec l’insolence provocatrice mais inoffensive d’hier “les cahiers au feu”. L’école, on la brûle. Par défi. Par désespoir. Par ce sentiment qu’ont certains jeunes de n’y apprendre pas ce qu’il faut pour vivre, pour avoir un métier, pour être parmi les autres dans une existence qui ne ressemble pas à celle de son père. Et surtout pas à celle de sa mère.

Sur ce sujet éminemment d’actualité, Daniel Simon propose un parcours à entrées multiples pour approcher de l’intérieur ceux et celles qui attendent de cette école plus peut-être ou autre chose que ce qu’elle peut donner. Faisant appel à ses souvenirs, l’écrivain remonte à l’école de son premier jour avec larmes, sentiment d’abandon, peur de l’inconnu, ignorance de ce qu’il convient de “dire ou pas dire”. Il dit l’arène d’apprentissage qu’est une cour de récréation. Il s’attendrit sur la petite sœur qui le rassurait de ce bruit en lui “qui me met parfois hors de moi”. Il évoque la curiosité faite d’attraction et d’inconnu que l’on éprouve, à l’adolescence, pour les filles d’à côté et fixe l’instant de douceur d’une maîtresse attentive qui “aide à tenir debout”. Il se glisse dans l’ennui de l’internat dont on hait les “geôliers” même quand on les plaint et où l’on se rêve une vie de l’autre côté des murs bien qu’encore protégée des horreurs du monde que l’on comprend mal. Les guerres. Les violences. Les défaites de parents “qui s’engueulent comme des tarés”, les usines qui ferment, la normalité de la laideur

L’enfant, les enfants dans la tête desquels s’insinue l’auteur de “L’école à brûler” ne veulent plus que ça dure tout ce temps trop long à attendre d’être grand et de pouvoir faire les choses selon leurs envies et leurs espérances. “Font tout pour nous dire que c’est beau bon bien cette école, font tout ce qu’il faut, mais rien pour voir vraiment de quel mal je souffre, de quoi je me défais.”

Et, un jour, l’école brûle. Mêlant les temps, les voix, les registres d’écriture, Daniel Simon suit, sans outrance polémique mais avec une attention compréhensive, le parcours qui, de l’amour/haine d’autrefois, a basculé dans une fureur destructrice face à laquelle “je sais plus quoi faire”, se désespère le directeur d’une école désormais sous tension. En parallèle, il met en exergue l’incompréhension des contestataires face aux adultes “qui veulent que j’apprenne des trucs que je sais même pas à quoi ça sert”.

Daniel Simon est écrivain et éditeur. Il fait du théâtre dans les écoles et forme des enseignants. Il vit de près ce dont il écrit.

La Libre Belgique du 19 décembre 2008

(dessins de Serge Goldwicht)

www.couleurlivres.be

L’école à brûler (extraits)

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J’ai dix ou douze ans. Je sais maintenant très précisément que le monde existe autour de moi, qu’il n’est pas là pour me porter mais plutôt que je dois faire quelque chose pour qu’il reste le monde. Je sais que c’est ce sentiment qui marque le plus l’enfance mais que dans l’école ce sal commerce des hommes n’a pas officiellement place. Je sais qu’il y a des salauds dans l’école, des profs d’une médiocrité à faire peur, j’en ai toujours rencontrés mais je sais aussi que l’école est aussi une arche de réparation magnifique.  Chaque jour, j’entends autour de moi des choses inquiétantes que je raconte aux copains. Chacun en remet. On joue encore beaucoup à la guerre dans les cours. Les Allemands, les Boches, contre les Américains, les Alliés. On arrête pas de sa battre et je me souviens  que nous avions un sens aigu du tragique en répétant ce que nos parents ou grands-parents nous racontaient.  Nous jouions nos vies en blanc mais nous les jouions très sérieusement. Nous mourrions ou nous étions vainqueurs. Et cela nous laissait en sueur, comme si nous avions échappés au pire. Nous regagnions les classes où nous apprenions les règles de base de la vie alors que c’est la mort qui occupait nos esprits en permanence. Ce n’était pas une mort inquiétante ou triste, mais une mort terrible, théâtrale, infinie. 

Je lis coup sur coup Le testament de Villon, Le Prince de Machiavel et Sexus, Nexus, Plexus de Henry Miller. Les lectures parmi les plus fondatrices de ma vie. La lutte est dure contre la lourde bêtise du temps. Un soir, la gendarmerie fouille ma chambre d’interne, confisque les livres, les transmets au Préfet. Je suis convoqué et confronté aux parents qui tentent de me culpabiliser. Peine perdue. Le mal est trop profond. Je suis renvoyé, puis « Réintégrez notre camarade ! », et je reviens. Mais l’affaire est mal emmanchée, je suis le pornographe, certains profs complètement alcooliques me disent leur désespoir et me demandent de tenir bon pour eux, d’autres me méprisent et me condamnent systématiquement au dernier rang en classe.  Un viol a lieu dans la région, je suis convoqué, mes lectures me rendent suspects. J’ai un dossier, pas de casier. Je suis sonné. Je découvre alors que l’école est ce lieu où la guerre sociale se répète comme dans un palais à volonté. Je tiens bon. Je sais que j’ai raison de tenir bon, que ça commence à bien faire, qu’il faut que ça change. Nous sommes en mai 68. Pas de barricades, pas de manifs, rien, mais des lectures, des découvertes et des profs qui soutiennent en nous l’intelligence, la bonne foi, le sentiment de justice, la curiosité. 

Ces professeurs existent naturellement pour nous, ils sont issus de la même classe sociale que celle de nos parents, cette classe moyenne qui se hisse jusqu’au savoir en rêvant de pouvoir. Parents et professeurs se parlent dans un langage commun, ils visent la même chose. Il faudra trente à quarante ans pour que ce pacte se délite et qu’un jour un père, une mère portent plainte contre le professeur de leur enfant avant d’avoir tenté un autre mode, celui de la parole, de la négociation, que sais-je ? D’amblée, l’école est suspecte alors qu’elle est chargée de tout. De quoi devenir fous. Et lâches. 

Mon prof ce matin, connard de connard, m’en a retourné une, pas forte, rien, c’est le geste qui compte, je le tiens, papa m’a prévenu, si on te touche, je porte plainte, ils le disent à la télé, on a des droits, le droit des enfants, c’est comme ça aujourd’hui, c’était pas son droit au connard et il va morfler, j’te jure ! 

Plus tard, nous avons rejoué une autre guerre, en une semaine, celle des Six Jours. C’était les Arabes contre Israël. Les Egyptiens n’existaient pas pour nous, c’était des Arabes tout simplement contre les Juifs. Ca a été une semaine étrange, à l’internat, sans autorisation de sortie, nous allions à la chasse aux nouvelles et le reste, nous l’inventions. Ca a été une guerre éclair avec des morts inexistants. Nous ne voyions pas les corps. Nous entendions des noms étranges, nous comptions les divisions, nous fêtions des victoires mais nous avions aussi le sentiment d’un combat triste et sauvage. Nous étions encore en dehors des bombardements d’informations et de nouvelles, nous pouvions traverser notre temps en ignorant à peu près tout de ce qui s’y passait. Plus tard, nous avions vu les corps, des centaines de milles, un désastre, une désolation que nous vivons au jour le jour aujourd’hui…Cette guerre a précédé celle du Viet Nam où nous avons laissé une partie de nos crédulités et de nos parti pris.  Kennedy est assassiné, et Martin Luther King et Kennedy Deuxième et Malcolm X, et…Nous savons que la mort violente sera le grand instrument du présent. Nous savons que notre innocence s’est perdue dans les dédales des idéologies contrastées. Nous savons qu’il va nous falloir mentir pour tenir le pot droit. Que c’est cela que l’on attend de nous. Du moins, c’est l’impression que nous laisse l’école et elle nous y entraîne. Mais cela se fait avec le consentement de chacun car les résultats parlent. L’école nous hisse hors de nous –mêmes et nous y prenons goût, sans nous l’avouer encore… Nous parlons sans arrêt, nous déplions le monde à notre façon et le déposons comme la carte routière d’un pays étranger à nos pieds. Des grands noirs, des Congolais, sont mes amis depuis qu’ils m’ont fait goûter le terrible piment qu’ils reçoivent en poudre du pays. Ce sont les fils de Moïse Tshombe (Président du Katanga sécessionniste du Congo en août 1960 et mort en exil en prison en Algérie en 1969). Ils parlent peu de ce qui se passe là-bas, au pays, mais nous apprenons à nous connaître à travers des missions de pensionnaires, que nous mettons sur pied pour pouvoir nous enfuir une heure ou deux dans la petite ville toute proche. Nous faisons le mur et on revient avec des histoires plein la bouche, des élucubrations que chacun est prêt à croire tant l’ennui est notre pain quotidien dans cet internat du bout du monde.  Un jour, un jeu un peu violent se passe mal, un de mes copains congolais se rue sur moi et me fait très mal, je lui crie « sauvage » ! Ca le met hors de lui, il est en fureur et me traite de sale blanc. Je cherche les mots pour lui faire comprendre la nuance, pour lui dire et quoi, et qui. Mais rien n’y fait. Notre amitié s’est brisée sur le mot sauvage Je n’ai jamais oublié cet événement. Je n’ai ressenti aucune honte, aucun malaise, rien du genre que l’on aurait attendu de moi dans la bienséance de la Belgique raciste, sauf une grande tristesse devant cette confusion qui allait historiquement faire tant de dégâts… Récemment j’ai appris que mes anciens amis étaient morts empoisonnés, assassinés. C’est peut-être depuis ce quiproquo tragique que je me sens intimement lié à l’Afrique noire, au Congo bien sûr mais aussi à la langue française que l’on y parle. Elle est comme amidonnée dans un savoir-vivre des années soixante, dans une politesse rhétorique qui me rappelle mes deux amis perdus.  Et pendant ce temps, à la maison, on se prépare à la Troisième Guerre mondiale. Dans la cave, des dizaines de bouteilles d’huile, des paquets d’allumettes pour mettre le feu à une forêt pendant dix générations et du sucre, des kilos de sucres en morceaux dans les paquets rose de Tirlemont. Des pâtes, du riz aussi, des sardines, ces horribles pilchards à la sauce tomate, de quoi tenir pendant une guerre nucléaire.  C’est Cuba, Fidel, le Che héroïque alors et salaud aujourd’hui, les missiles russes stationnés sur le sol cubain et les téléphones rouges qui chauffent entre Washington et Moscou. La guerre froide gèle le temps, James Bond nous fait rêver et nous nous réveillons entre la catastrophe du Bois du Cazier et l’incendie de l’Innovation, dans les tragédies du « grand bond en avant ». Les choses nous appartiennent encore un peu mais le prix des êtres baisse singulièrement au cours du dollar. 

Quoi ? Pourquoi je ferais ça ? Quoi ? Ce qui faut faire. Quoi ? Ce que vous voulez que je fasse et que je fais pas. Quoi ? Ces choses qui valent pas la peine qu’on les fasse sauf pour vous et vous c’est pas moi. Dans cette école, vous faites comme si vous saviez pas ce que vous faites et que vous croyiez qu’on sait pas que vous savez pas. Quoi ? Tout ça qui sert plus à rien et qui remplit vos blablas des écoles. 

Un gamin qui écoute se remplit vite des horreurs du monde sans tout comprendre mais en n’oubliant pas que ce sont des horreurs. Il en veut aux adultes qui changent si vite de sujet. Lui, il est encore et toujours dans ces choses sérieuses qu’on apprend si vite dans l’enfance. Il a appris avec les Hongrois de 56 qu’on pouvait perdre sa maison et son pays, comme ça, d’un coup, même après la guerre. Il découvre des convois, des familles d’accueil, des bonnes intentions, une compassion qui lui fait un peu peur tellement elle évoque les grands départs et les déchirures définitives. Il est inquiet mais on lui dit que ce n’est rien, qu’il n’est pas en danger, que c’est de l’autre côté du mur, que les Russes sont des barbares. Ca l’effraie encore plus mais ces terreurs secrètes, il ne pourra les dire que vingt ans plus tard quand il ira, pour la première fois, là-bas, de l’autre côté. Il verra que c’est plus terne, puant et sinistre qu’il ne l’imaginait.  C’est là aussi qu’il découvrira le prix véritable de la culture, des livres essentiels, des ruses et de l’humour quotidien. La Bombe n’a pas éclaté et le sucre, l’huile et les allumettes ont duré des décennies.  Je ne peux manipuler des allumettes aujourd’hui sans penser aux Titans et au feu qu’ils vont déchaîner. 

J’ai presque rien entendu aujourd’hui, presque rien entendu que j’ai pas entendu déjà. Ils m’ennuient avec tous ces mots que j’ai déjà si souvent entendus, presque toujours les mêmes même quand ils disent qu’ils m’aiment, toujours les mêmes que ceux quand ils m’aiment pas. A la gym le prof a pas été juste, j’avais sauté le plus loin mais il a dit que j’avais mal pris mon élan, que j’avais dépassé la ligne alors que c’est moi qui ai sauté le plus loin, qu’est-ce que j’en ai à faire de sa ligne si j’ai sauté le plus loin. C’est lui qui est pas juste, c’est vrai, c’est moi qui ai gagné finalement, malgré sa ligne.    

Et dans la cour de récréation, c’était toujours la même histoire, des alliances d’un jour, d’une heure, d’une minute, des corps jetés au sol, des pions qui regardent sans trop s’en faire et ils ont raison. Ce n’est que plus tard que l’hystérie de la prévention de la violence des enfants va faire des ravages. Je suis un grand parmi les petits. Mais je n’ose pas frapper. J’ai peur de faire mal. Il y a toujours quelqu’un qui a moins peur et qui frappe. Et gagne. Et parfois, un pion, un instit, un prof, quelqu’un de cet endroit d’enfermement arrête le jeu et écoute vraiment, console et punit si nécessaire. Soudain la justice prend pied, le bonheur n’est pas encore là, mais c’est comme un contentement, une gratitude, quelque chose qui renforce ce fort sentiment d’appartenance au monde des hommes délivré de cette sale maladie de la guerre…

(autre extrait)

Vive les vacances, plus de pénitences, les cahiers au feu et les profs au milieu…  

Ca c’était pour rire, pour chahuter, pour le bazar, un rien de provocation dans nos têtes bien rasées. Quand les pions passaient près de nous, on chantait à tue-tête, puis on la fermait. Et l’année reprenait, les cours, l’ennui, la violence, l’humiliation, la médiocrité, les injustices qu’on avalait en douce et qui nous pourrissaient la vie, les filles qu’on apercevait de l’autre côté du mur, les gifles parfois, mais pas souvent, les rangs, toujours et le temps qui se traînait.       On y arrivait ou pas. Certains nous quittaient à peine passé l’âge des culottes courtes, apprentis, manœuvres, coursiers, il y avait toujours moyen de s’en sortir. L’école, pour beaucoup, c’était un parc où on regardait le monde à travers les barreaux. Mais un parc sombre et dangereux où la plupart apprenaient consciencieusement à devenir les salauds d’aujourd’hui. Pas bêtes, drôles souvent, amicaux à cracher par terre comme un seul pote, mais des salauds qui se promettaient de leur en faire baver.       Le temps a passé, la chanson est morte et l’école a brûlé.      Vous ne savez plus ce que vous êtes aujourd’hui, un peu perdu, un peu trompé, probablement des choses à faire encore plein les mains. Vous ne savez pas ce qui a raté exactement, peut-être tout ce qui aurait dû réussir. A l’inverse. Ce qui devait être un lieu d’apprentissage et de patience est devenu un enclos hystérique et racoleur.  Mais l’école a brûlé et cette veille chanson de gamins fabriqués dans l’ennui des devoirs de toutes sortes a disparu des cours de récréation.      Une fois encore le feu a remis le compteur à zéro dans ce minuscule état de papiers et de chaises brisées et des fantômes piétinent  brouillons et essais de bonheur, des enfants sont passés et repassés sous les fourches de la colère, ils soufflent dans les masques lisses des enfants sans avenir sur les flammes qui leur lèchent les pieds et s’enfuient dans la nuit en riant de ce crime facile. 

1.  La région est traversée de vagues frissons de renouveau. Des usines ferment et d’autres tentent de s’accrocher aux flancs des subventions toutes plus florissantes les unes que les autres. Le fleuve découpe en deux les prairies souvent inondées. De la chaux en poussière sur tout ce qui est dressé dans le paysage, de la fumée provenant de la centrale nucléaire toute proche, ou peut-être de la sidérurgie fatiguée des environs. Des voitures, des gens, des chiens parfois, des affiches, des murs, des fenêtres, du temps qui se hâte. Des hommes et des femmes peuplés de désirs sans moyens en arrivent souvent à une avidité étrange. Ils vivent en marchant sur les traces d’un autre siècle. Ils parlent, ils chantent, ils proclament des choses un peu désuètes mais toutes leur tirent des larmes.      

C’est la vie, comme ils disent, mais rien n’arrive vraiment à les faire croire à ce qu’ils racontent jusque dans leur sommeil. Les enfants se débrouillent avec cette vie-là, ils font parfois des merveilles, des coups, des projets sublimes et alors ils s’en vont, le plus loin possible, loin de cette ville qui engloutit tout. Certains reviennent parfois, fortune faite et on les traite comme des anges bienveillants, comme s’ils avaient décroché la lune.     

Monsieur marche dans la rue en pensant à son abonnement ADSL qu’il doit renouveler avant qu’ils ne coupent sa connexion. Sans ça, il est perdu, renvoyé à des infinités de solitude, alors il hâte le pas pour arriver à temps au bureau avant la fermeture. Il sait que ses explications seront écoutées d’une oreille distraite, que seule comptera la somme qu’il déposera sur le compte du groupe. Cela fait partie de son fond de colère, cette façon d’être traité par ceux que l’on paye mais il ne peut rien changer alors il hâte le pas et rumine des excuses qui s’apparentent à des insultes renfrognées. Mais Monsieur a quelque chose dans le cœur qui le tire un rien hors de lui aujourd’hui, il soupçonne en regardant le ciel que ce sont ces beaux nuages blancs qui le rendent si heureux, il soupçonne que ce bleu incertain qui tente d’éclairer la ville arrive enfin au-dessus de lui parce que c’est son jour, parce que c’est normal, à un moment donné d’avoir ce morceau de bleu au-dessus de la tête. Monsieur a ralenti le pas et ne pense plus à sa dette, au fournisseur, à son abonnement de haut débit, il traine un peu la tête dans cet élargissement du monde qui le précède et sent quelque chose qu’il prend pour du bonheur. Le vent prend en chasse un troupeau tout encombré de flocons et de trainées, il le pousse devant lui comme une éléphante avec son éléphanteau et les écarts du bleu se déchirent peu à peu.      

Le Centre culturel est coincé entre deux commerces, un cinéma et une échoppe de poètes qui inonde de ses discours un monde qui n’a besoin depuis longtemps que de parole. Le courant passe entre les interstices des croyances et des certitudes. Personne ne semble s’en apercevoir et chacun joue sa vie en douce. Mieux ça que la rue pensent certains. Mieux ça que rien proclament les optimistes. Mieux rien que ça objectent les solitaires et chacun rentre chez soi, l’oreille et le cœur assouvis de savoirs sans importance.     

Madame court dans la rue principale, elle a été prévenue sur son portable de l’accident que son mari vient d’avoir en roulant sur l’autoroute du retour. Le plus dur c’est la traversée de la ville, les chicanes de détournement, les ronds-points inopportuns, les feux rouges à répétition qui durent des éternités, les piétons qui ne font attention à rien, qui traversent n’importe comment et se plaignent de l’existence des voitures avec une moue de dégoût. Madame court vers l’hôpital, son portable tombe, il s’ouvre, elle se penche pour le ramasser, se fait siffler par des jeunes qui la frôlent en moto, elle peste, remboîte le téléphone, relève ses cheveux et reprend sa course en vacillant sur ses escarpins qui la tirent déjà vers des douleurs tournoyantes. Madame arrive à l’hôpital et apprend que son mari a sombré dans le coma. Elle entend soudain le sifflement des jeunes de tout-à-l’heure et elle pleure.      

Les vacances scolaires approchent et l’ennui traîne déjà la patte. Le ciel est sombre, la pluie menace mais ça, c’est le lot de chaque jour, cette normalité de la laideur. Les fours à chaux de la région ferment les uns après les autres et les bistrots suivent. Monsieur se prépare à une séance de whist à la taverne de la place où il se rend chaque samedi. La bière est bonne et les copains sans ambitions particulières, ils jouent comme on respire, sans en demander plus. Le temps passe doucement dans des ambiances bon-enfant genre majorettes et militance fatiguée. Monsieur ne raterait pas un samedi car c’est le dimanche qui en pâtit alors, il est tout déréglé, tout avachi, tout replié dans ses circonvolutions de fin de semaine interminable. Il lui faut un whist depuis qu’il regarde les femmes avec une légère distance qu’il prend pour de la sagesse. Il est trop tard, se dit-il souvent. Trop tard pour se réembarquer dans des vies d’illusion. Alors il joue au whist et vient de s’abonner à un bouquet d’émissions satellites. Billard, chasse, poker, sport, cul, politique, loisirs, tout est segmenté et il peut choisir sa vie. Il est heureux, presque chaque jour, jusqu’à l’heure du coucher.       Le Boucher vient de Tanger qu’il adore comme on aime une femme trop belle qu’on n’ose pas montrer de peur de se la faire piquer. Il parle de sa ville blanche, de la liberté, des étrangers célèbres, des facilités avec l’Europe et aussi de la colère de Hassan II qui avait abandonné la ville à son destin. Le Roi avait gelé tous les travaux dans la ville océane et longtemps les habitants se sont sentis méprisés. Le Boucher est triste devant les amalgames. Il répète cette phrase sans bien la comprendre mais il sait qu’on lui reproche de ne pas être du coin, comme les italiens et les polonais d’avant. Faut être du coin pour bien comprendre. Il cherche à comprendre mais ne voit pas ce qu’il y a à comprendre de différent qu’à Tanger ou Meknès. Alors il parle de merguez, de menthe et de coriandre qui sont des mots de passe si faciles. Mais le Boucher est amoureux et ça lui gâche un peu l’amour ces phrases toutes faites qu’il balance avec sa viande. Il aimerait parler de ce bien si précieux qui est en lui et qui sursaute à chaque coup de hachoir. Il rit souvent comme s’il vous connaissait depuis le bled et son rire vous emporte un instant dans les ruelles qu’il épèle en claquant la langue de contentement. Le plus important c’est surtout le prix de sa viande, de haute qualité et qu’il accompagne toujours d’un zeste de quelque chose. C’est un Saint-Nicolas de grandes personnes qui emballe la marchandise en vous fourrant une tranche de saucisson rose dans la main.     
La Petite Fille joue dans la rue et la rue est vide. C’est l’heure de la classe mais la Petite Fille est trop petite que pour aller en classe,  alors elle apprend les gammes de l’ennui qui la conduisent lentement vers le mystère des découvertes. Elle aime surtout regarder les gens passer, elle ne sait pas ce qu’ils disent mais elle sait ce qu’ils pensent, elle croit déjà avoir compris tous ces gestes, ces drôles de choses qu’ils font parfois. Elle s’assied sur les marches de sa maison et les regarde passer.       L’Eglise est en restauration, des ouvriers ont dressé un filet devant le porche mais des jeunes s’y sont accrochés samedi passé, ils avaient trop bu, on peut boire rude dans la région, et bien d’autres choses qui font qu’on grimpe allègrement au premier filet venu. La semaine dernière, une jeune de 17 ans est tombée du pont dans le fleuve, elle s’est sentie légère et vacillante. On la repêchée quelques kilomètres plus loin coincée dans l’ancre d’une péniche. Le marinier a d’abord tiré les jambes et a laissé tomber, c’était trop lourd et il avait pas le cœur à ça, alors il appelé les pompiers.       Le supermarché fait la promotion des fraises de la région, grosses et juteuses mais sans véritable goût, comme un leurre qui se prendrait pour le réel. Mais la tradition exige qu’on en dise le plus grand bien et c’est la saison de la tradition justement. Alors le Manager promotionne, ambitionne et relationne. Il fait ce qu’il doit faire, il dit ce qu’il doit dire et les gens répondent ce qu’ils doivent répondre, c’est ça une tradition dans le commerce des traditions. Quelque chose qui n’a de sens que lorsqu’on l’agite, comme ces boules de verre emplie d’eau et de neige qui tombe sur des paysages kitchs. Les fraises emplissent la ville de leurs senteurs fades et sucrées et donnent aux trottoirs des airs de lampions à hauteur de genoux.        Je sais pas comment faire. Je sais pas quoi dire. Je sais pas comment leur dire. Je sais pas ce que je sais pas dire. Je sais pas ce que je peux dire. Je sais pas ce que je peux faire. Je sais pas ce qu’ils veulent bien que je dise. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse pas. Je sais pas ce qu’ils veulent que je dise pour qu’ils soient contents. Je sais pas ce qu’ils veulent que je ne dise pas. Je sais pas. Je sais pas comment ça marche ce qu’il faut dire ou pas, je sais pas comment ça marche ce qu’il faut faire ou pas. Je sais pas. Je sais ce que je veux pas faire et pas dire, ça je le sais. Je sens pas ce qu’ils veulent parce qu’ils le savent pas ou le disent pas. Je sais pas ce qu’ils sentent, parce qu’ils le font pas. Et disent le contraire ou autre chose un autre jour. Je sais pas si tout ça, ce qu’ils vivent j’ai envie de faire la même chose. Non, ça je crois que je le sais déjà mais je sais pas comment dire ça. Je respire pas bien dans tout cet air-là, je sais pas comment me consoler de ce chagrin-là. Je sais pas comment voir quand c’est faux ou quand c’est vrai. Je sais pas comment dire ce qui est faux quand on me dit que c’est vrai. Je sais pas comment dire après que c’est faux quand c’est faux et qu’ils le disent pas. Je sais pas me faire entendre dans tout ça et je respire mal. Avec tout ce chagrin qui est aussi souvent comme le début d’une colère que je connais pas bien mais que je sens en moi. Je sais pas comment faire attention à ce qui est important quand c’est faux ou pas important pour moi. Je sais qu’ils disent que je peux le dire mais quand je le dis ils me disent que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas comme ça que les choses marchent. Je sais que si ma sœur ou mon frère vivent ça. Mais moi c’est comme ça. Je respire pas bien dans cette famille-là, et c’est de la colère souvent qui nous unit. Du chagrin aussi mais ça ils le disent pas. Du chagrin d’être ensemble dans ce qui se dit pas. Et de rien faire contre ce qui se dit pas.Je sais pas si je veux grandir comme ça dans tout ce qui se dit pas et que j’ai envie de dire. Alors, si je peux pas le dire, je vais le faire.  C’est ça, je vais le faire comme je le dis.      Le Directeur de l’Ecole s’est assis au milieu des décombres. Les photographies prisent par la police ne lui disent pas grand-chose de ce qui s’est passé là. Des traces noires sur les murs, des bancs renversés, des chaises éparpillées dans les couloirs, des papiers calcinés qui traînent dans la classe. Cela aurait pu être un accident, un vestige d’émeute, un lieu abandonné par les occupants avant une razzia, quelque chose de naturel en somme, comme une preuve de la violence du feu et de l’acharnement des pompiers à l’éteindre.       Ce que les photos ne racontent pas, ce sont les corps qui se sont insinués dans ces lieux, les intentions, la rapidité des faits, l’âge et le sexe des incendiaires éventuels. Ce que la photographie recèle c’est cette absence d’informations sur l’essentiel.       Mais la merde, dans un coin d’une image, bien dessinée, un étron sur un dessin d’enfant fait basculer le tout dans la vengeance. Des gens sont passés et ont chié. Ils ont déféqué à l’endroit précis où un soleil se lève sur la feuille chiffonnée. Il ne sait pas ce qui a pu conduire ces visiteurs à un tel abandon. Etaient-ils en colère ? Mais le choix du dessin arraché du mur prouve que c’est d’autre chose qu’il s’agit, la colère n’aurait pas suffi à cette précision.     

Il regarde plus précisément cette photographie et il se dit que la carte de visite renoue avec un désir de relation. C’est d’un dialogue de merde qu’il s’agit, entre eux et lui. Il ne comprend pas tout ce que dit l’image mais il a perçu l’essentiel : ceux qui sont passé ici  haïssent et méprisent ce que l’endroit, son école, représente.       Le Directeur est devenu son propre fantôme.  Plus rien ne l’étonne mais ça, quand même. Il a fini par croire aux choses plus qu’aux idées ou aux hommes. Les choses sont mortes mais éveillent toujours du désir. Par contre, les hommes sont vivants et les idées parfois ne servent à rien. Et c’est là qu’il a peur, un peu, de ce qu’il est devenu. Il lit encore un peu, très peu, cela l’ennuie assez vite mais il n’ose se l’avouer, alors il continue à acheter des livres qu’il ne lit pas mais qu’il change de piles et de places régulièrement dans son appartement.  A les feuilleter régulièrement, il s’y habitue et peu à peu il peut en parler. Mais ile ne parle que de ce que les autres connaissent.            Certains soirs, il est désespéré, alors il regarde la télévision jusque tard dans la nuit, cela l’autorise à penser à moitié, à regarder en apnée ces morceaux d’histoires qui le salissent lentement.       Il est au bord du changement, de la fin de votre monde, la terre est soudain plate et il a peur de tomber dans le trou. Ce que font ses enfants aujourd’hui, dans l’école, avec les collègues, il ne le comprend plus, il ne les comprend plus, il essaye de les supporter certains jours, d’autres, il les aime plus que de raison, il ne sait pas vraiment que faire de ces êtres si vivants qui tombent un jour comme certains s’écroulent rongés de malaria.      Chaque chose l’étonne alors il pense à l’avenir tout autant qu’au passé, comme si le présent n’était qu’un temps de réparation des deux autres. Il est à l’endroit précis qu’il ne pensait jamais atteindre enfant. Il n’est plus immortel et ça le chiffonne mais ses enfants, les enfants de ses classes l’intéressent depuis peu comme on s’intéresse à des êtres d’un autre monde. Il sait qu’il ne les comprend plus et qu’il n’ose pas dire et faire avec eux ce qu’il ressent. Alors, il tourne autour du pot, il multiplie les journées de sensibilisation, les rencontres citoyennes, les débats au sein de l’école mais ça ne sert pas à grand-chose, juste à rassurer les parents. Ca, il l’a compris depuis longtemps.       Monsieur va mieux. Il sort d’une mauvaise passe. Il ne sait plus ce qu’il peut dire ou non, au travail, chez lui, avec les copains, il ne sait plus. Il a le cœur très prudent, il se souvient des choses principales, les détails lui échappent lentement dans une mémoire à trous. Il sait que ces trous un jour prendront toute la place, que ces lignes brisées que sera bientôt sa vie vont produire une histoire à laquelle il ne s’est pas habitué et qu’il lui faudra affronter. Mais ce rendez-vous s’éloigne de lui à chaque fois qu’il relance sa vie le matin. Il fait un musée imaginaire de ces faisceaux de lignes dans lesquelles il cherche à s’y reconnaître parfois. Mais la vie continue et il se raconte des histoires. Il aime Madame. Un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, il ne sait. En tout cas, ils s’entendent bien et les enfants sont encore aux études.      

L’Enfant a quatre ans, cinq maximum, sa mère l’a placé dans une école catholique de campagne, il porte des cache-poussières contre la saleté de la relative pauvreté dans laquelle ses parents se démènent mais la crise leur a appris l’avenir, les projets, l’ambition et l’abstinence. Sa mère est croyante, elle pratique très peu, elle s’est mariée à un rustre qui ne croit lui ni en dieu ni au diable et qui aime se proclamer mécréant. L’Enfant apprend peu à peu que cette incroyance n’est en fait qu’une paresse, que le mystère n’a pas plus de place dans le cœur sec du père que la tendresse pour son prochain. Il vit seul accompagné de la mère et lui apprend une solitude effroyable qui l’habite la plupart des moment de sa vie mais c’est son père et il a, pour un temps, une relative importance.      

L’école est vaste, la cour de récréation est plantée de larges chênes entourés de grilles. Les rangs sont impeccables, les classes, immenses et surchauffées, les bancs trop haut pour les petites jambes.      Il est au cours de religion, un grand christ de bois est accroché au mur de la classe toute en largeur. Le christ trône, tenant le mur droit dans cet enfer de petits enfants à l’âme flottante et fragile. Un jour, il ne sait pourquoi, la sœur désigne une petite fille, il se souvient très précisément que c’est une petite fille, à ses yeux peut-être, à sa voix, elle porte le même tablier que lui, elle a les jambes nues comme lui, mais sa voix est douce et la sœur lui offre une image pieuse pour avoir regardé longuement le christ en croix sans que personne ne l’y invite. Il fixera la croix des semaines entières sans jamais recevoir d’image et il en concevra un sentiment de grande injustice. La sœur passe devant lui sans le voir et lentement, au long des semaines, son regard s’éteint, le christ est immobile, la classe indifférente et les images absentes.      

J’ai presque rien entendu aujourd’hui, presque rien entendu que j’ai pas entendu déjà. Ils m’ennuient avec tous ces mots que j’ai déjà si souvent entendus, presque toujours les mêmes même quand ils disent qu’ils m’aiment, toujours les mêmes que ceux quand ils m’aiment pas. A la gym le prof a pas été juste, j’avais sauté le plus loin mais il a dit que j’avais mal pris mon élan, que j’avais dépassé la ligne alors que c’est moi qui ai sauté le plus loin, qu’est-ce que j’en ai à faire de sa ligne si j’ai sauté le plus loin. C’est lui qui est pas juste, c’est vrai, c’est moi qui ai gagné finalement, malgré sa ligne.       Monsieur a décidé d’aller se promener aujourd’hui en rentrant du travail, au Parc, il faut bien s’aérer. Il allonge le pas en sentant déjà des odeurs d’herbe coupée. Il aime ça, cette odeur d’herbe, ça lui fait penser aux vacances chez son oncle, à la campagne. Il jouait à Robinson Crusoë, tout seul, il avait fait son camp dans une cabane dans le fond du jardin. Il l’avait équipée pour tenir longtemps. De l’eau, des biscuits, du chocolat. Même une lampe tempête pour éclairer la plage la nuit par où viendraient les sauvages. Il relisait sans cesse le livre à la couverture cartonnée de bleu, aux belles gravures usées d’avoir été souvent touchées. Un talisman. Un fétiche de vieux papier. Des images qui allaient s’ouvrir d’un coup et l’engloutir dans les tourments de son héros. Il pointait son long fusil à amorces dans le soir qui tombait et son oncle le laissait souvent dans les premiers craquements de la nuit jusqu’à ce qu’il replie bagage et rentre précipitamment dans la maison en proclamant qu’il mourrait de faim et que demain, ils n’auraient qu’à faire attention car il serait sans pitié et tirerait à la moindre alerte. Son oncle dressait son long fusil contre le mur et le regardait avec envie.       Monsieur aime surtout la promenade sud, celle qui le mène vers l’étang et le pont torsadé. Mais des gens, de toutes sortes, sont étendus sur l’herbe, certains roulent à vélo à travers cet enchevêtrement de laisser-aller. Il les comprend mais ça le gène, toute cette intimité d’abandon répandue sur le gazon. Il trouve que les bancs sont faits pour ça, pour profiter du cadre et que cadre n’est plus le cadre si les gens font ce qu’ils veulent, comme ça, parce qu’ils se sentent bien. Ca l’énerve un peu de sentir toute cette répugnance en lui mais il a beau réfléchir et tourner la question sous toutes ses coutures, il ne comprend toujours pas pourquoi tous ces gens ne respectent pas les règles élémentaires de l’usage de ce Parc qui fut un joyau il y a cent ans. Il prend finalement par le Nord. Là, pas de gazon mais le calme revient en lui et il en sent déjà les bienfaits.      La Petite Fille qui regardait passer les gens est rentrée chez elle, elle passe d’une pièce à l’autre en appelant Maman, Maman ! Mais Maman n’entend pas, Maman est branchée sur l’Internet, elle surfe et ouvre ses emails en craignant le pire. Elle ne  sait pas pourquoi mais elle craint toujours le pire avec ses courriers mêlés de pubs, de spams, de virus, de toutes sortes de choses qui sont nécessaires semble-t-il à la bonne marche des affaires et du monde. Maman n’entend pas sa Petite Fille qui l’appelle Maman, Maman car en ce moment elle lit des choses tristes et pas belles, des choses qui l’a font mourir là, assise devant son écran où elle se retient de sangloter, en apnée presque devant le malheur qu’elle imagine, qui la renvoie à cette enfant qu’elle était et qui appelait Maman, Maman sans que Maman l’entende jamais vraiment, elle est là sans respirer en lisant ces lignes de celui qu’elle aime, elle ne sait plus, de celui qu’elle aimait et avec qui elle s’est fait des souvenirs, des habitudes, des façons de remplir sa mémoire, des histoires qu’elle se raconte comme pour se prouver qu’elle a vécu un grand amour mais elle sait que ce n’est pas tout-à-fait vrai et sa Petite Fille qui l’appelle et qu’elle n’entend pas tant elle est perdue maintenant dans cette savane de solitude où elle va nue et toute déchirée de ronces, la tête déjà tombée dans l’ombre d’elle-même, elle va aussi loin que ses jambes la portent et sa Petite Fille crie de plus en plus fort mais plus rien ne l’atteint plus maintenant.  2. Il se met à pleuvoir cette nuit-la sur la ville et le couple vieillissant dort dans le crépitement ténu. Ils ont travaillé comme ils devaient, s’étaient fait un peu insulter, avaient le cœur gros car ils croyaient encore que demain les choses allaient s’arranger, que le monde gagnerait en politesse et en douceur. Ils n’avaient pas voyagé, les hommes sont partout semblables, disaient-ils, la mémoire s’était effilochée, les désirs émoussés, le sommeil allégé.      C’est pendant cette nuit que deux jeunes garçons, très jeunes encore pour ce qui va suivre, décident de cogner à poings fermes sur la paix relative de cette maison. Aucun bruit, la ville et les voitures disparaissent dans le brouillard. Une allumette, une bouteille d’essence, un geste ample comme les lanceurs de poids et la voiture garée devant leur porte a des hoquets dans les flammes.       La colère sera jugulée, la déception avalée, l’humiliation oubliée, plus tard, quelques mois plus tard, après, sans qu’ils s’en aperçoivent, ils souhaitent plus de rigueur, de contrôle et de sécurité. Pendant quelque temps, les nuits sont plus difficiles, ils guettent, tout et rien, mais finissent par retrouver un semblant de sommeil, emportés dans des rêves de justice…  3. Je veux pas que ça dure comme ça tout le temps, je veux pas de ce temps foutu à attendre d’être grand, je veux pas de ce temps de merde où je peux pas faire ce que je veux, comme mon père, pas comme ma mère, pour ça que je suis content d’être un garçon, comme mon père, ils comprennent rien à la maison, cette façon qu’ils sont de toujours dire ce qu’ils veulent comme si j’étais pas là et puis, comme ça, ils se foutent que je sois là ou pas, ils s’engueulent comme des tarés, ils crachent, ils jurent, ils se frappent parfois, je veux pas de cette merde qu’ils trouvent bonne pour moi, je veux pas, ça je le sais, je veux pas. Mais qu’ils nous lâchent avec leur planète et leur sentiments de honte, qu’ils nous lâchent avec leurs paroles vides, sans qu’ils nous disent vraiment ce qu’ils vont faire, ils ont peur et nous foutent la trouille pour se consoler d’avoir peur, se tapent sur la gueule, se séparent et disent que c’est pour notre bien, marre de ces emmerdeurs paniqués qui nous disent une chose et font une autre, z’ont toujours des raisons de faire autre chose que ce qu’ils devraient, c’est pour mon bien qu’ils disent, comme ils disent autour d’eux mais ils se croient même pas, ils racontent des histoires pour pas devoir voir qu’on est là vraiment et qu’on s’emmerdent comme des rats.    (à suivre) Daniel Simon

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Un écrivain ? J’écris car je ne peux vivre sans cette colonne vertébrale, j’écris pour éprouver un dedans/dehors du monde, j’écris pour résister aux sirènes imbéciles qui me soufflent à l’oreille («  ce n’est pas grave, ça va passer… »), et aussi pour me relier à mon histoire par la langue, à mon futur par un décryptage quotidien du présent….J’écris parce que le son des mots et leur plasticité m’enchantent et recèlent toutes les histoires du monde, j’écris aussi pour faire écho à ce que je vis et entends chez ceux à qui il manque des mots pour dire ces inquiétudes et ces mystères qui sont tout en nous et autour de nous…J’écris pour vous saluer chaque matin avant ma disparition.

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