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Jodi, toute la nuit de Didier de Lannoy

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Voici un article de Carmelo Virone… qu’il m’autorise à déjà faire circuler
- Aujourd’hui même ?
- A partir de 15h 17 !
- Je triche un peu ? A peine seulement ?
avec les mentions d’usage… écrit pour le site de la revue Indications
www.indications.be

ddl
alias VbD

Je dis toute la vie

Didier de Lannoy s’était fait connaître en 1998 par un premier roman peu banal, Le cul de ma femme mariée (éditions Quorum). Il s’agissait d’une sorte de lettre ouverte à la compagne aimée et désirée, portée par une écriture inventive, carnavalesque, jubilatoire. Pas d’intrigue dans ce texte, mais l’aventure d’un langage qui se cherchait : « Mais c’est difficile de t’écrire aujourd’hui (disait le narrateur de ce livre). Tout a toujours été dit, par tout le monde et de toutes les façons possibles. Tout a toujours été lu et je dois te trouver une place à toi toute seule dans cet embouteillage grotesque. »

Parmi les procédés d’écriture mis au point par de Lannoy figurait un certain art du collage, de la citation, qui – pour le dire vite – lui permettait, par une série de télescopages, de faire voir l’inanité des langages dominants et bien-pensants.

Un second roman a paru en juin 2009 chez Couleur Livres, Jodi toute la nuit, également d’une grande audace formelle. A commencer par l’organisation du texte sur la page : lorsqu’on ouvre le livre, en effet, passée la préface de Jean Bofane, on découvre deux colonnes de phrases, deux discours qui se déroulent en parallèle. Le premier évoque l’histoire de Jimmy, Ch’immy plutôt, car tous les sons (s) et (j) sont remplacés dans cette partie de récit par la chuintante (ch) : « Lui, ch’était un pauv’ type, ch’était un type foutu, y n’avait pas été ac’hez malin pour tenir un ch’tylo et pour faire des études. Et puis y ch’piquait, y ch’piquait vachement. Il était accro. Complètement accro. » A droite, le texte présente le personnage d’Elridge, chanteur dans un cabaret. L’essentiel de la colonne est consacré aux paroles de la chanson qu’il est en train d’interpréter sur la scène. Cette co-présence spatiale suggère que, pour ces deux personnages, le temps est simultané.

Le dispositif se prolonge tout au long du livre, entrecoupé de passages de texte suivi, ce qui rend malaisée toute tentative de résumé. Se pose aussi, au début du moins, la question du sens de la lecture, puisque notre perception d’un texte en prose est inéluctablement linéaire : par quel bout commencer ? Mais bien vite, on se laisse prendre par cette polyphonie et on entre dans la nuit de New York, dans le cabaret où travaillent Eldridge, Jodi, Linda, dans la rue où Jimmy marche vers son destin, et le texte bruisse de tous les bruits de la ville.

Les itinéraires de ces personnages convergeront dans un fait divers violent et tragique. Mais au-delà de son intrigue, la grande force de ce roman tient dans sa langue – dans ses langues, devrait-on dire, parce que des mots anglais se mêlent régulièrement au français mais aussi, parce que, comme le précédent roman, Jodi, toute la nuit procède par citations de fragments discursifs issus d’horizons différents. Ainsi, par exemple, pour désigner les exclus de la société de consommation, qui errent dans la nuit, l’auteur écrit-il : « Les personnes dans ce genre-là ne cherchent pas à intégrer un groupe industriel disposant d’une expertise mondialement reconnue et d’atouts déterminants dans un secteur en pleine expansion marqué par une évolution rapide. » Un passage où l’on reconnaît aisément le style des offres d’emploi pour jeunes cadres dynamiques telles qu’en publient tous les journaux. Ailleurs on trouve un décalque des poncifs politiques de l’extrême droite américaine ou encore une paraphrase de l’Apocalypse, adaptée au goût du jour, qui rappelle les propos des conservateurs religieux : «… tandis que des épidémies et des sécheresses et des famines et des cyclones et des tremblements de terre s’abattront sur tous les continents et que des tornades frapperont le Kansas et le Missouri et que des vents souffleront à plus de 250 km/h… »

Le travail et les jeux linguistiques ne se limitent pas à ce dialogisme intertextuel, mais portent sur la substance même de la langue : notamment, avec des altérations phoniques, comme on l’a vu dans le passage sur Jimmy/Ch’immy, ou des altérations lexicales, comme dans cet autre extrait où le découpage arbitraire des mots, les lacérations du vocabulaire se font le reflet des blessures et déchirures dont souffrent les personnes : « Insom. Niaques. Trem. Pés jusqu’aux. Os. S’abritant de. La pluie sous. Des cou. Vercles de pou. Belles Squat. Tant les tom. Bes des bour. Ges dans les cime. Tières fri. Qués bu. Tant contre. Les croix se pren. Nant les pieds dans les cou. Ronnes mor. Tuaires cra. Chant à la fi. Gure des mé. Decins-flics des psy. Chologues-fonc. Tionnaires et. Des ébou. Eurs sociaux. »

Dans tous ces discours en mosaïque se font entendre l’arrogante brutalité des oppresseurs et les grondements de révolte de ceux qui n’ont plus rien à perdre aujourd’hui, mais aussi les paroles fragiles et poignantes de divers personnages dont Jodi, qui parle de la difficulté de vivre quand on est pauvre, de sa quête d’amour ou de la violence faite aux femmes.

C’est une des gageures de ce roman : réussir à mener à bien une passionnante entreprise expérimentale tout en créant des personnages dont on se sente proche, car le blues qui imprègne leur sang est aussi le nôtre.

Carmelo Virone.

Didier de Lannoy, Jodi toute la nuit, Charleroi, Couleur Livres, collection Je, 2009. 128 p., 13 €. Préface de In Koli Jean Bofane.

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Evidemment que j’appuie ton initiative (et que je t’en remercie) !Pour rappel (mais n’est-ce pas superfétatoire), pour accéder au blog de Jodi, il suffit de cliquer sur: http://www.joditoutelanuit.com 

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(Extrait choisi par DDL himself)

CHAPITRE CINQ

Redneck. Duke Nukem 3D. Soldier of Fortune. Carmageddon II. Street Fighter. Mortal Kombat. Couillus, sanguins, huilés, bronzés, briqués, gominés et bodybuildés, carrés d’épaule et de mâchoire, entraînés au maniement des armes à feu et des chiens d’attaque, les flics de Gotham City adorent les jeux vidéo. Counterstrike. Swat 3 Elit. Rogue Spear. Tenant fermement en main leur joystick, tronçonnant leurs adversaires et les incendiant, effectuant un décollage impeccable, allumant leur gyrophare, ordonnant aux véhicules suspects de se mettre sur le côté, éclatant la tête des salopards et leur explosant les tripes, faisant hurler leur sirène, surveillant les cadrans du cockpit, maîtrisant parfaitement les différents paramètres de vol, interpellant les suspects en fonction de leur âge, de leur sexe, de leur race et de leur religion, les plaquant contre un mur et leur écartant les jambes- Catch them all !

et braquant leur flingue, en état de légitime défense, sur un homme qui sort un portefeuille de sa poche pour leur montrer ses papiers

- Beat them all !

et ripostant aussitôt et vidant leur chargeur et tirant quarante et une balles patriotiques dans la peau d’Amadou Diallo, de Salah al-Din Yusuf et de Timûr le Boîteux

- Shoot’m up !

et interrogeant les morts

- L’hypothèse d’un suicide n’est pas à exclure !

et glissant un flingue ou un couteau dans la main de leurs victimes

- Démontrez votre innocence ! Rien n’indique que vous n’êtes pas coupable !

et prétendant avoir été menacés et se targuant d’avoir sauvé la Libre Amérique de l’abominable marée rouge ou de l’horrible peste islamique et s’attribuant des jours de congé exceptionnels pour performances extraordinaires. Se déhanchant, roulant de l’épaule et balançant du cul, portant leur badge en sautoir, jouant avec leur matraque, balisant les lieux des meurtres et des accidents, tendant des rubans de plastique jaune, prenant des notes, marquant les emplacements des indices. Lisant leur journal tandis qu’un cireur de bottines leur suce la bite. Remontant leur pantalon, bouclant leur ceinturon, chiquant du chewing-gum. Têtes carrées.

Torses bombés. Biceps saillants. Démarches pesantes. Fesses moulées. Visages aspergés au brumisateur. Hanches flanquées des joujoux de l’ardent défenseur de la Libre Entreprise, du Libre Echange et de la Démocratie du Marché.

Pistolets Glock 9 mm. Chargeurs de 16 cartouches. Gilets pare-balles, boucliers et casques à visière, sprays au poivre. Salles de musculation et clubs de tirs. Garbage-food. Machines à café et distributeurs de Coke.

Caméras vidéo vissées sur le pare-brise des voitures. PC et bases de données. Dossiers s’entassant sur les tablettes de fenêtre. Post-it collés sur les écrans. Fax, mails et pin-up épinglés sur les murs. Feuilles de papier débordant des tiroirs et des armoires métalliques. Cages à bêtes fauves. Salles d’interrogatoire équipées de miroirs sans tain. Menottes de pied fixées au sol avec une chaîne. Inquisiteurs, délateurs et témoins planqués dans des pièces attenantes. Gadgets électroniques déformant les voix pour les rendre méconnaissables. Hélicoptères équipés de capteurs de vibrations suspectes, de radars et d’appareils mesurant la concentration de gaz carbonique dans les douches et les toilettes publiques à moitié bouchées, de détecteurs de sources d’énergie thermique et de fusils d’écoute à longue portée, survolant les parcs municipaux, les toits d’immeubles, les terrains de basket bétonnés et grillagés, les bâtiments squattés, les décharges clandestines, les lieux de culte, les plages mazoutées, les parkings en plein air, les sous-sols, les peep-shows et les confessionnaux, les esplanades, les atriums et les chambres à coucher, à la recherche d’activités anti-américaines. Caméras de surveillance installées dans les nichoirs. Courtoisie. Professionnalisme. Respect.

Jodi n’aime pas.

Les écureuils sont pacifiques et les moineaux, les pigeons, les loosers somnolent. Les allées des squares sont recouvertes de bitume. Des voitures de police lentement les parcourent, lèvent au projecteur les couples et les glandeurs, traquent les dealers et les métèques, font chier les groupes de jeunes. Des flics prélèvent leur dîme sur les travestis, harponnent les putes et les contraignent à des relations bucco-génitales sur la banquette arrière des bagnoles de patrouille.

Jodi n’aime pas.

Des dinks[1] jouent le Nasdaq contre le Dow Jones, échangent des informations sur les fonds de retraite les plus performants et sur les plus-values escomptées par les détenteurs de stock-options que les entreprises distribuent à leurs cadres supérieurs pour en doper la motivation et l’ardeur au travail, lèchent l’anus des managers et des actionnaires dominants, font du jogging dans Central Park, s’envoient des SMS, surfent sur Internet, parlent de lieux et de personnes magiques et

- Absolutely fabulous !

de vêtements, de restaurants et d’évènements à la mode, du show Jackass, d’orgasmes assistés par ordinateur, d’un nouveau bowling 28 pistes avec boules fluos, de camionnettes et de véhicules tout terrain, d’un match de basket-ball, de base-ball, de football, de boxe ou de catch, d’un tournoi de golf ou de tennis, du championnat de hockey sur glace de la division des All Stars et de la dernière acquisition de l’équipe des Detroit Red Wings. Puis dans une même extase regardent ABC, NBC, CBS, CNN ou Fox News raconter à la Nation, angoissée, les exploits commandités des forces spéciales en Iraq ou au Ghana, des bombardiers humanitaires au Yemen ou en Afghanistan et des centres culturels de la liberté d’entreprise et du progrès technologique en Colombie ou au Congo, rêvent, planent et

- Show Your American Patriotism ! One America ! United we Stand !

Support USA Troops !

mouillent et lancent leur photo sur le site Hot or not et slurpent des crèmes à la glace et siphonnent des milk-shakes et se branchent sur Food Network et se réchauffent au micro-ondes des plats préparés et sont vachement fiers d’être Etatsuniens.

Jodi n’aime pas.

La télévision pense, les chaînes de grands magasins pensent, les fonds de pension pensent, les journaux pensent, les flics proactifs et les putains racoleuses pensent. Les évangélistes du développement personnel et les pasteurs du management by goal hurlent la Sainte Parole devant les micros et les caméras, recueillent les témoignages de fidèles et de personnes ayant fait l’expérience du dénuement extrême, rapportent les récits de guérisons surprenantes et de réussites exceptionnelles, rendent grâce au Seigneur, empoignent Satan par les cheveux et lui frappent la tête sur le sol, lui arrachent les ongles et lui écrasent les couilles, investissent le créneau de la compassion humanitaire, financent des émotions grandioses, mettent en spectacle des existences bouleversantes et des rédemptions exemplaires, font circuler la corbeille pour ramasser les chèques et décrocher le plus de dollars possible. La communauté religieuse Exodus lance une campagne publicitaire à la TV et engage les Gays, les Cubains et les Musulmans à suivre une thérapie pour redevenir normaux. Travaillant pour un monde de Commerce et de Liberté, le PDG de l’entreprise la plus riche et la plus puissante de la galaxie, ancien gouverneur, assure la diffusion commerciale de son bonheur télégénique conjugal, serre des mains, signe des autographes, embrasse des babys, participe à un repas de charité en compagnie de Liz Taylor, de Madonna, de JLo, de Pamela Anderson et de Britney Spears, se lève de bonne heure pour chanter au temple, invite ses proches collaborateurs à se joindre à son étude quotidienne de la Bible. S’attribuant la mission de sauver le globe de la destruction, de maîtriser les ressources pétrolières du monde entier et d’assurer le triomphe de la Démocratie du Marché, le tireur fou de Washington prêche de nouvelles guerres saintes contre les Etats voyous et les peuples de gueux arrogants, décide d’étrangler Cuba, de conquérir le Vietnam, d’envahir la Grenade et l’Afghanistan, d’enfermer les Talibans dans des cages à bêtes fauves, de bombarder Tripoli et la ville sainte de Kerbala, de massacrer l’Iraq à l’aide d’armes de destruction massives, de terroriser les Serbes, de débarquer à Panama, d’investir les Philippines, de surfer en Somalie, de détruire la Palestine, de renverser Chavez et Arafat, d’exploser la gueule à Saddam Hussein, d’assassiner Allende, fusille, mitraille, débusque, poursuit, abat, libère ses chiens d’attaque, élève des virus inédits dans des ranchs biologiques du Texas et les relâche dans des zones marécageuses menacées par l’islam et le socialisme, expérimente des pointes d’obus à l’uranium appauvri capables de perforer les blindages les plus résistants, sauve beaucoup de vies étatsuniennes, accouple des marchés particulièrement prometteurs, parachute des surplus alimentaires avariés et des médicaments antidiarrhéiques, largue des bombes antipersonnel et des prothèses de jambe. Au sommet de son art, souhaitant marquer son règne par quelque action d’éclat, développant un concept stratégique original, à la veille d’un vote sur sa destitution, invoquant la légitime défense, tous les opérateurs boursiers priant avec lui, le Shérif Suprême consulte la carte des cigares et des digestifs, effectue un parcours de golf pour se remettre les idées en place, part à la chasse aux putes avec ses chiens de garde, réquisitionne une fausse blonde du Midwest aux mamelles siliconées et à la cambrure ravageuse, se fait tripoter le lézard par Trixy, Mandy et

- Kiss my fuzzy little butt !

Ann-Wendy

- Fuck my ass !

élimine son stress, libère son énergie, décharge son agressivité, explose, disjoncte, ressuscite, lance des missiles de croisière Tomahawk sur Belgrade, Kandahar ou Bagdad et, aussitôt, l’indice Dow-Jones regagne 114 points. Les patriotes et les chrétiens regardent un film porno sur leur magnétoscope, se doigtent avec la partie creuse d’une cuiller à café, se branlent dans des ronds de serviette, se sucent, se lèchent, s’enculent, s’entubent, grignotent du pop-corn ou des cacahuètes, bouffent des hamburgers et des hot dogs arrosés de ketchup, de moutarde et de Tabasco.

Jodi n’aime pas.

Une plage, c’est privé. Red necks, T-shirts, bermudas à fleurs et baskets.

Frigos portatifs. On éprouve de l’aversion pour les Jaunes, les Noirs et les Hispaniques. On exècre les Sioux. On tient les Arabes en horreur. On déteste les Juifs. On hait les Musulmans. On abhorre les Cheyennes. On préconise la libéralisation totale de l’achat, de la vente et du port d’armes. On affirme le droit constitutionnel des actionnaires et des propriétaires à l’autodéfense armée. On tolère les Irlandais, les Polonais, les Espagnols et les Italiens, les adorateurs de la Vierge et les zélateurs du Pape. On se fait pétrir la nuque, les épaules et le dos par des Hollandaises, des Tchèques, des Slovènes, des Bulgares, des Danoises, des Suédoises ou des Finlandaises pour se détendre, se stimuler et apaiser ses douleurs lombaires. On met en garde contre la profusion de Rouges, d’Islamistes, de Bougnouls, de dealers et de vendeurs de tickets au marché noir sur les trottoirs de Times Square, à l’entrée du Madison Square Garden et à proximité des toilettes publiques de Grand Central. On se fait un devoir civique de dénoncer les récalcitrants et les contestataires devant la Commission des activités anti-américaines. On forme le 911 et on signale à l’autorité compétente tout mécréant qui sollicite un autographe d’un sportif cubain ou qui propose de régler à l’amiable un litige de voisinage l’opposant à un diplomate libyen ou coréen. On reste entre gens bien, entre Blancs, entre patriotes, entre chrétiens, entre bons citoyens, on écoute de la country music pour truckers, on porte des bottes de cow-boy d’opérette, on déguise ses tentatives de suicide en cures de désintoxication, on tire sur tout ce qui bouge, on boit de la bière en boîte, réfrigérée.

Jodi n’aime pas.

Et les cactus artificiels, explique-t-on, ne blessent personne, ne piquent plus, ne mangent pas, ne boivent pas, ne baisent pas et ne meurent jamais.

Les poulets élevés sans toucher le sol, les seins en caoutchouc, les aisselles ignifugées, les pénis emballés sous vide dans des capotes parfumées, les couches-culottes en fibres synthétiques imperméables et les oeillets fabriqués en usine n’émettent plus de phéromones et n’exhalent pas d’odeurs inconvenantes.

Jodi n’aime pas.

On expulse la pauvreté, on l’interpelle, on lui demande ses titres et ses droits, on lui dresse des procès-verbaux, on la met en examen, on la traduit devant les tribunaux, on l’enferme dans un cachot de dégrisement ou dans les toilettes du commissariat n°70. On la refoule, on la rase, on la parfume, on la streptomycine. On privatise les écoles, les hôpitaux, les bibliothèques municipales, les jardins publics et les potagers communautaires. On réclame le paiement d’un droit d’entrée dans les urinoirs et les cimetières. On aplatit les bidonvilles. On enterre les loosers et les rats sous les quais de Grand Central et dans les catacombes du métro. On bâtit des immeubles de bureaux pré-câblés, aux espaces modulables, aux larges baies vitrées, aux portes automatiques s’ouvrant à l’aide de cartes magnétiques, autour d’un atrium de terrasses climatisées, de fontaines à boire éclairées par des luminaires répondant au son de la voix, de jardins et de puits de lumière, de rivières sèches alternant ilôts de graminées et massifs d’arbustes bas, de cascades dont le bruit de ruissellement est à peine couvert par quelques discrètes conversations de bizzness, de murs d’eau sur lesquels des images sont projetées, de bassins verdurisés dans lesquels évoluent de gros poissons rouges génétiquement modifiés, de rues intérieures bordées de ficus de Californie et de plantes tropicales airconditionnées, de reproductions en stuc d’oeuvres d’art cotées, de boutiques branchées et de restaurants végétariens à l’ambiance feutrée, d’aires de jeux pour les bambins, d’espaces de lecture et de détente, d’ascenseurs panoramiques menant aux niveaux supérieurs. On expulse les peep-shows, les sexodromes et les sex-shops, les boutiques de lingerie coquine et les cinémas pornos. On projette d’installer un vaste complexe de loisirs financé par Mickey Mouse.

Et, aussitôt, la misère sera conjurée. Et disparaîtront le chômage endémique, la discrimination raciale, le décrochage scolaire, les violences conjugales, les hôpitaux poubelles, l’alcoolisme, les tournantes et la prostitution, la crack, la sras, le sida, la tuberculose, les saisies, les expulsions, les hold-up, les cafards, la colère et le désespoir. On abat un obstétricien pratiquant l’IVG dans l’Etat de New York. On condamne Jack Kevorkian à une lourde peine de prison pour avoir aidé Thomas Youk, 52 ans, souffrant de sclérose latérale amyotrophique, à mettre fin à ses jours.

Jodi n’aime pas.

Et dans chaque appartement, dans chaque cuisine, le même chat gras, épais, lourd, obèse, tatoué, baptisé, stérilisé, narcissique, agressif, psychotique, mange d’un même air dégoûté, dans la même écuelle, une même ration de pâtée humide pour animaux de compagnie. Et souffre aussi de diabète et d’arthrite. Et de problèmes cardio-vasculaires. Et cutanés. Et urinaires.

Jodi préfère les rats.

(…)  

Des nouvelles de Jodi de DDL?

« Les temps vont vite, les corps s’usent et les âmes tombent…Cela se passe à NY USA, cela pourrait se passer dans une autre mégalopole où le monde bascule. C’est histoire de quelques
heures de la nuit de deux personnes, Jodi, la jeune serveuse de bar et Elridge, le chanteur de blues. C’est presque un roman, une façon de balancer son temps comme on tenterait de dévoiler un secret. Un thriller politico-érotique où le dérapage est la règle. Des personnages typés et des réinventions du genre. Avec quelques noms-clefs. Pour surfer. Sur fond de bière et de whisky, de blues, de hip-hop et de l’électricité que produisent les villes tendues. Jodi, c’est une histoire d’aujourd’hui traversée d’une pudeur qui conduit à une émotion forte. C’est un conte noir et un roman de fées, une parodie et une tragédie. C’est surtout un livre qui peut se lire comme on chantonne, parfois, dans la nuit des bars, en regardant le jour qui se lève et qu’on hésite à rentrer chez soi. C’est là que Jodi nous attend… »

Didier de Lannoy, Jodi, toute la nuit

Vient de paraître dans JE, la collection des Récits

ISBN 978-2-87003-518-4 / juin 2009
128 pages / format 14*21 cm / 13 euros

www.couleurlivres.be

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Paru dans le magazine C4

” (…) l’été 2009 nous réservait un pur chef-d’ouvre ! Depuis le Cul de
ma femme mariée, paru il y a quelques années, on attendait impatiemment un
nouvel ovni de DIDIER DE LANNOY. Eh bien, le voici : Jodi, toute la nuit,
publié par Couleur livres, Collection “je” (4, rue Lebeau, 6000 Charleroi).
En quatrième de couverture, Gauthier de Villers nous met l’eau à la bouche :
C’est un livre sur la liberté des opprimés et des hors de compte, leur
liberté par le geste et la parole, dans l’amour, la haine, la révolte, la
violence.

Et c’est un livre sur la liberté de l’écriture, qui met la
littérature hors de ses gonds, mais prend le lecteur dans ses rêts. Que
celui qui trouve ailleurs ce style, ce ton, cet univers… le signale à
l’éditeur. Peu de chance que ça arrive, car l’ami DDL malmène (pour notre
plus grand bonheur) la langue comme personne.

Son préfacier, In Koli Jean Bofane, nous prévient : “Les psychologues, philologues
et autres philosophes courront le risque de se casser les dents à l’analyse
de Jodi,toute la nuit. Les chirurgiens des nerfs, le médecin légiste, les spécialistes en
urologie, eux, auront du mal à discerner le rôle exact tenu par l
es hémisphères du cerveau, par les ventricules du cour ou les spermatophores
dans l’élaboration de cette narration.” Quant à l’auteur lui-même, il
annonce la couleur en exergue du chapitre premier : Ceci est l’histoire de
Jodi. Thriller politico-érotique étatsunien, virtuel et mystique ? Pulp
magazine en noir et blanc, snuff-movie ou BD japonaise ? Avec quelques
noms-clefs. Pour surfer. Sur fond de bière et de whisky, de blues et de
sundama, de hip-hop et de house, de crack et d’ecstasy, de trash music et de
gangsta rap. Entre tout et rien, amour et perversité, clip et farce, puzzle
et jeu de piste, manifeste et mascarade, cuistrerie et piraterie, collage et
façadisme, branlette et muflerie, érotisme juvénile et délinquance sénile,
stéréotypes et chausse-trapes, enchaînements funestes et contradictions
grossières, aphasie et logorrhée, chewing-gum et pied de nez, lieux communs
et faux-semblants, outrance belge et brosse à dent chinoise, désuétude et
prémonition, conte noir et roman de fées, parodie et tragédie, cartoon et
wildlive, strip-tease amateur et apparition mariale. Ces aventures sont
censées se passer à New York City, United States of America mais pourraient
aussi bien être arrivées ailleurs.

Disons, pour faire simple, que l’ambiance délétère de la mégalopole en question
est plutôt celle de Gotham City qu’aucun Batman ne sillonnerait pour la nettoyer.
C’est le récit de quelques heures de la nuit de deux personnes
(Jodi, serveuse de bar et Elridge, chanteur de blues) qui ne se connaissent
pas vraiment même si elles bossent ensemble, quelques nuits par semaine,
dans le même rade. Autour d’eux, gravite toute une faune interlope de paumés,
de clodos, de tapineuses boucanées, de flics-nervis, d’alcoolos ou junkies, de glandeurs ou
fourgueurs, car il existe un “sud” dans tous les pays du monde et, à
l’intérieur de chaque ville, il y a toujours des gens qui habitent “de
l’autre côté du rail”, de l’autoroute ou de l’aéroport… dans les mauvais
quartiers (alors que “le capitalisme en crise s’éploie sur tous les
continents comme une pieuvre affamée, avide de sucer et de gober les ultimes
moelles et les humeurs extrêmes”).

Le chapitre 5 (opinion d’un PDG) serait à faire analyser dans tous les établissements d’enseignement. Plus loin, le monologue de l’héroïne, racontant sa putain de vie à Manya
(alias Man), le voyageur (celui qui vient de quelque part ailleurs), l’en-cas de Jodi pour
une nuit seulement, puis sa description de ce que pourrait être le bonheur
pourraient bien vous secouer de larmes. Il y a du Céline et du Joyce chez
Didier de Lannoy, qui nous balance ici dans les gencives un bouquin qu’on
n’est pas prêt d’oublier et qu’on a d’ailleurs envie de relire tout de suite
une fois digéré le choc de l’anti happy-end. (…)”

André Stas

Une présentation du projet Jodi

Projet de 4dc-2 

La note qui suit remplace et annule la précédente, datant du 3 janvier 2009, que j’avais écrite un peu trop vite, un soir ou - C’est la saison, quoi ! un lendemain de bonne biture et de tabagisme suffocant… en me référant à la seule version « longue » de Jodi, celle de 1999 (ou même, si ça se trouve, à un tout premier jet datant de 1964 ou de 1965 ?) et non pas à la version « raccourcie et actualisée » de 2004… que je me suis, entretemps, donné la peine de relire et dans laquelle je constate  - Ben oui ! Parfois, j’ m’étonne ! 

avoir fait des efforts manifestes pour rendre mon texte plus « lisible »: des implicites avaient été rendus explicites, des incertitudes avaient été levées, des histoires « à l’envers » (des chemins pris à contresens et des sous-histoires racontées à rebrousse-poil) avaient été supprimées ou remises à l’endroit, des personnages spécieux (et des séquences prétendument pornographiques) avaient été éliminé(e)s, la tête de Vieux Jésus avait été posée sur d’autres épaules,  des doutes avaient disparu…  ddl,  090108  

 « Jodi, toute la nuit » a été écrit à et sur N.Y.C.U.S.A.  On pourrait donc croire que ça se passe à New York City, United States of America (et tout, apparemment, est fait pour qu’on le croie). Mais cette histoire se passe peut-être aussi en Belgique ou en France : à Ixelles, à Saint-Josse, à Montfermeil ou Clichy-sous-bois  au Congo : à Yolo et au camp Kauka,  au quartier Jamaïque, à Masina (alias « Chine populaire »), à Kikwit ou à Boma 

et même à Hyderabad, à  Zhangzhou, à Harbin, à Belem, à El Paso  ou à Assouan, à Téhéran, à Ibadan, à Beyrouth et à Cape Town et aussi, bien sûr, aux Etats-Unis : dans le Bronx, à Chicago, à Cleveland, à Detroit ou à Los Angeles …  Cette histoire s’y est déjà passée ou pourrait s’y passer ou s’y passera demain ? 

Il existe un « sud » dans tous les pays du monde et, à l’intérieur de chaque ville, il y a toujours des gens qui habitent « de l’autre côté du rail », de l’autoroute ou de l’aéroport… dans les mauvais quartiers.  Et, sans aucun doute (mais avec néanmoins un point d’interrogation à la fin de la phrase ?), là-bas, ici comme ailleurs, « l’Amérique » est-elle déjà « parmi nous » (comme on disait de Dieu dans le temps, quand les gens y croyaient ou encore de la cinquième colonne pendant la guerre de 40-45), est-elle en nous et sommes-nous l’Amérique ? « Jodi, toute la nuit » c’est, pour l’essentiel, le récit de quelques heures de la nuit de deux personnes qui ne se connaissent pas vraiment même si elles travaillent ensemble, quelques soirs par semaine, dans le même bar. Elle comme serveuse et lui comme chanteur… Deux héros apparemment « positifs », Eldridge et Jodi, qui ont chacun leur histoire personnelle. Deux vies principales, deux histoires, deux nuits. 

La première nuit principale, celle de Jodi la serveuse, est belle et poignante. Je l’ai vécue, je l’ai écrite  - Et je l’ai aussi, d’accord, réinventée, reconstruite ou rajustée ! je ne la raconterai plus. Cette Jodi-là (cette vie-là, cette nuit-là) m’émeut toujours. Aujourd’hui comme avant. Et je ne voudrais surtout pas  - Ce serait la trahir ! 

la « résumer » ou tenter de l’expliquer. Faites un effort. Ecoutez-la.  Découvrez-la. Entendez sa voix. Lisez le bouquin, quoi !  La deuxième nuit principale est celle d’Eldridge, le chanteur qui chante dans le bar de Linda où Jodi est serveuse. Dans sa chanson, qui traverse toute la première partie du bouquin, Eldridge raconte son « voyage dans le sud ». Et ce voyage dans le sud est aussi un voyage dans le temps. Ce qu’Eldridge rapporte, ça s’est passé il y a longtemps… Mais ça se passe aussi « maintenant » et (alors que le capitalisme en crise s’éploie sur tous les continents comme une pieuvre affamée, avide de sucer et de gober les ultimes moelles et les humeurs extrêmes) se passera demain, en Amérique ou ailleurs dans le monde… si bien qu’Eldridge, le chanteur, déjà très énervé par les réactions du public, chez Linda, et assistant, par la suite et par hasard, à une scène de racisme et de violences policières ordinaires, change de peau, « glisse » d’un personnage à l’autre, harangue - En français, en anglais et même en lingala ! En indoubill, en slang ou en verlan ! Dans les argots métissés des djeuns de toutes les banlieues !  la foule devant une bouche de métro et devient (d’une génération à l’autre ? d’un quartier à l’autre ? d’une ville à l’autre ? d’un pays à l’autre ? d’un continent à l’autre ? quarante avant ou quinze ans après ou dans le courant de cette même nuit ?) un émeutier… 

Cette nuit de Jodi et d’Eldridge est aussi parcourue  par - Aussi importants que les deux héros principaux, évidemment ! A N.Y.C.U.S.A., on n’est jamais tout seul sur le trottoir, dans un temple ou dans un drugstore ! Même la nuit ! Et le métro ne désemplit jamais !  différents sous-héros, véhiculant leurs propres sous-histoires. Ce sont, en vrac : 

Linda, la patronne de Jodi, une patte folle, agressive, étranglant ses amants avec leur propre cravate… mais adorant Jodi ;  Little Mary, une tatouée, la muse de la bande de Jimmy, la mère de Babe, une bonne gagneuse chaussant une paire de platform-boots rouges-vernies… mais qui finit par mourir au boulot ; Jimmy Fisher, un blond gominé, complètement pété, l’ancien mec de compagnie de Jodi, un ch’urineur pleurnich’ard, un très ch’aloux, et un très méch’ant… mais aussi un encroumé grave qui se sait pourchassé par un encaisseur teigneux… et qui entreprend de « taxer » Manya, dans un parc, tout au début de la nuit, avant même que celui-ci ne fasse la connaissance de Jodi ; Jimmy-la-vipère est aussi le chef d’une petite bande de djeuns comprenant Don Cobb, Tim Garner, dit le Connard, Adam et Richard Abbott, les jumeaux et, bien sûr, Little Mary ; Ed Jaskar, Rod Coffmann et Mike Cooper, des flics-nervis qui interpellent les glandeurs et les fourgueurs… et foutent la merde à la sortie du métro ; Crazy Rat, la petite bête de Jodi… mais qui a disparu depuis quelques temps et qu’on ne retrouvera plus jamais ; 

Manya, alias Man, le « voyageur » et l’en-cas de Jodi, pour toute une nuit mais pour une nuit seulement, un personnage très ordinaire auquel le lecteur mateur et timoré peut aisément s’identifier sans courir trop de risques… jusqu’au moment où - Gaffe ! le bonhomme se fait quand même kidnapper et, sans doute, assassiner par Jimmy et sa bande de tarés… en toute fin de nuit ; 

Bon Papa Joe et Cousin Gab, également appelés Cobra Gabe et Varan Joe, deux anciens marines de l’opération « Tempête du désert », les « papas » de Babe… ce qui ne les empêchera pas d’éventrer Little Mary et de jeter le corps de la « gamine » dans l’Hudson ;  Kevin Jones, un nouveau voisin de Jodi qui, de temps en temps, la nuit, sort son caddie et sa belette d’appartement et Dotty, la grognasse alcoolique de Kevin et l’ex-veuve de Darren Fisher, un pasteur suicidé ; Charlie, le patron d’un chouette bar de nuit des environs… mais où, finalement, personne n’entre jamais ; Sam Tucker, un vendeur à la sauvette de vieux disques de jazz… et aussi un fourgue qui se fait contrôler par les flics à la sortie du métro… et ça tourne à l’émeute ; Colonel Will et Vieux Jésus, deux infoutus mendiants qui font partie du mobilier urbain, un dealer de rue-joueur de washboard et l’ancien chef d’une secte qui s’est fait jeter par ses apôtres ; 

Andy Myers, un chasseur d’images, pervers et rancunier ; Bill Parker, un encaisseur teigneux, un ex-footballeur professionnel qui a une affaire à régler avec Jimmy et finit par le choper et lui esquinter la gueule ;  Vince Hutchinson qui assure le service de nuit dans un snack 24 hours ; Trixy, Mandy, Meg, Teri dont la robe s’ouvre jusqu’au nombril, Kimberly et Ann-Wendy, des putes boucanées, mâchouilleuses de caoutchoucs parfumés et revendeuses en sentiments protégés … qui se font embarquer, les unes après les autres, dans une limousine et disparaissent, les unes après les autres… et un PDGEt, quelquefois, ces gens-là (la vie et la mort de ces gens-là, leurs histoires) s’imbriquent, s’accouplent, s’enchâssent ou s’emboutissent… ou se frôlent et se croisent sans se toucher vraiment. 

C’est clair ? C’est clair comme toute une nuit, non ?

  Jodi, une rencontre et quelques questions

10 septembre, 20h, la Maison du Livre (www.lamaisondulivre.be) ouvre sa saison littéraire avec Didier de Lannoy (Jodi, toute lanuit), Alain Brézault (La noce des blancs cassés, Fayard noir), Violaine de Villers (documenrariste, création radio de Jodi avec Yolande Moreau…), In Koli Jean Bofane (Mathématiques congolaises, Actes sud), Gauthiers de Villers (RDC : De la guerre aux élections. L’ascension de Joseph Kabila et la naissance de la Troisième République, co-édité par L’Harmattan et le Musée royal de l’Afrique Centrale, 2009.) et Carmelo Virone qui animait la soirée.

 Joëlle Baumerder (Directrice de la Maison du Livre) et Pierre Bertrand, (Directeur des éditions Couleur Livres) accueillaient et reliaient…La salle se remplit, des retrouvailles ont lieu (Eddy Devolder, Gérard Adam, Mohamed Belmaïzi, ….)…

La rencontre balance entre plaisanteries, gravités déguisées sous des bougonneries à la DDL, des oppositions qui se disent dans la question de la légitimité d’un écrivain d’écrire sur ce qui ne serait pas sa matière d’origine..DDL se défend d’écrire à propos du Congo, pour des questions de légitimité, justement…malgré 27 ans de présence à Kin, des engagements privés fondamentaux et une écoute absolue de la vie congolaise…

Où commence donc la légitimité? Des avis contradictoires s’expriment à propos de la liberté de l’écrivain, de son jeu hors cadre, de ses ruses du dehors …

Et encore la question de ce qui est publiable ou impubliable….Remarque: tout est publiable mais où sont les relais vers les lecteurs? Qui a dit, dans le fond: où sont les lecteurs de ces “impubliables”?…

Des interventions remarquées, des rires, des rapprochements entre l’écriture de DDL et celle de Rabelais…Carmelo nous lit un extrait de Rabelais où la joie des provocations, des listes, des inventaires, des libertés langagières, la jouissance du dit sont, comme chaque fois, inaltérables.

Vive Rabelais, antidote contre les Tristes, les Obscurs, les Rapiécés, les Empêcheurs, les Neutres et les Barbares….

Et ceci, aussi, que je vous livre, extrait du dossier presse…

Quand j’ai lu Le cul de ma femme mariée, j’ai été intrigué, amusé, émoustillé même…Qui avait le culot d’écrire un « bazar » pareil ? 

Qui pouvait faire un roman avec des notes en bas de page qui prenaient presque la totalité de l’espace de la plupart des pages ? Qui pouvait aussi bien « balancer » la médiocrité de son temps et rehausser d’une pudique noblesse le débat presque toujours perdu à propos de nos relations réelles, fantasmatiques, rêvées, subies, honnies, amoureuse, flamboyantes, espérées, repoussées,…avec le Congo et ses illustres citoyens ? 

Didier de Lannoy était un inconnu au bataillon pour moi. Je ne connaissais ni son nom, ni sa tribu (elle existe bel et bien), ni Ana, son égérie (ça ne se dit plus, je sais Didier, je sais, Ana), sa femme, son amour, sa complice …qui est à l’origine (et à la fin) de bien des textes de notre auteur… J’ai eu le loisir de faire alors « un papier » dans la presse pour défendre, saluer, admirer cet ovni. Près de 10 ans plus tard, j’ai le bonheur de l’éditer, le bougre. La boucle est bouclée. Et cela reste, avec Jodi, toute la nuit, un exercice d’admiration…  Cela dit, ce « presque un roman » dont DDL affuble son récit nous a permis d’élargir la collection Je (des récits de vie) à des textes qui se risquent à la frontière du biographique et qui mêlent les genres ou qui sautent par-dessus et bousculent les catégories pour en faire éclore d’autres.  Je devient donc la Collection des récits. 

DS

Carmelo Virone dans un geste historique faisant référence, brandit Le cul de ma femme mariée (épuisé, dit-il…)

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Violaine de Villers, Alain Brézault, Gauthier de Villers, In Koli Jean Bofane, Didier de Lannoy

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…la foule se rue pour acheter Jodi, toute la nuit…Faites comme eux… 10092009381.jpg

Photo DS, retouches photoshop A.Brézault.

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Jacques Deglas, l’ami vidéaste a filmé la rencontre bientôt visible sur ce Blog…

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http://larevisiondumal.blogspot.com/2009/09/jodi-toute-la-nuit.html

(le blog « des amis » de la Maison du Livre)

http://jodi.over-blog.net/

 (Le Blog de DDL, non, celui de Jodi, plutôt, et Jodi, danse et Jodi pleure et Jodi se fâche, c’erst tout Jodi!)

 

 

 

 

 

 

 

 

… ET SI ON TE DISAIT INDEPENDANT… ? 

30 juin 2009 

 

 

Tout le monde reste focalisé sur le cinquantenaire de l’indépendance du Congo, le Démocratique, le nôtre donc… 

Mais ce soir, 49e anniversaire de cet indépendance, on a eu, nous, envie de commencer déjà notre prise de parole avant ce grand cinquantenaire : 

Dire ! Témoigner ! Raconter ! 

C’est notre acte de foi de ce soir… 

On y va ! 

 

Ah oui, nous ? 

C’est Papy Maurice Mbwiti, Jonathan Kombe et moi, Bibish Marie-Louise Mumbu. 

Plus les absents : notre ami Fiston Nasser Mwanza et notre « vieux » jeune Yoka Lye Mudaba dit prof. 

 

On a également tenu à associr un ami d’ailleurs du Matonge belge Didier De Lannoy dit « vié ba diamba » (qui est en ce moment en train de publier son livre 

« Jodi toute la nuit » à la Maison du Livre à St Gilles, on a voulu un duplex Kin – Bxls), ainsi un auteur mozambicain qui a toujours été un coup de cœur Mia Couto. 

 

Et puis, on s’est rageusement chauffé sur le « discours de Dakar »… 

Voilà, je n’ai rien oublié je crois, hein, les gars ? 

Cette fois c’est la bonne, on 

 

Juin 2009 

 

 

Petit déroulé de la soirée  du mardi 30 juin 09 chez Les Béjart 

 

 

-          Projection film sur Mobutu 

-          Mot d’introduction par Papy et moi 

-          Extrait Texte De Lannoy « Jodi toute la nuit » 

-          Extrait Texte de Fiston « Dehors » 

-          Extrait du Discours de Sarkozy à Dakar p.1-4 

-          Extrait Texte De Lannoy « Jodi toute la nuit » 

-          Extrait Discours de Sarkozy à Dakar p.5-8 

-          Texte de Bibish « Il parait que » 

-          Texte de Papy « Et si on était tous des bêtes » 

-          Danse avec Jérémie Sekombi 

-          Texte de Papy « Ratures » 

-          Extraits de « L’Afrique répond à Sarkozy contre le discours de Dakar », Ed. Philippe Rey, 2008    

-          Texte de Jonathan « …Et si on te disait indépendant… ? » 

-          Extrait de Mia Couto « Les 7 chaussures sales » 

-          Texte de Yoka Lye Mudaba « Les confidences du chauffeur du ministre » 

-          Extrait Texte de Didier De Lannoy « Jodi toute la nuit » 

-          Texte de Papy « …Et si on te disait indépendant… ? » 

-          Extraits de « L’Afrique répond à Sarkozy contre le discours de Dakar », Ed. Philippe Rey, 2008 

-          Texte de Bibish « …Et si on te disait indépendant… ?

 

Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m’écoutiez ou que vous ne m’écoutiez pas, que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas. 

C’est un poème sur la liberté. 

C’est un poème très ancien, que j’ai écrit il y a longtemps, quand j’étais Blanc. 

C’est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud, il y a longtemps, quand j’étais Blanc. 

C’est un poème sur la liberté. C’est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud. Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson. 

 

Didier De Lannoy, extrait de « Jodi toute de la nuit » 

 

 

 

 

Les immigrés des années 2050, 2081 et 2097 devraient posséder les choses ci-après : 

Certificat de décès, échantillon de leur sperme, empreintes digitales, date de naissance, nom, post-nom, prénoms, surnoms, alias, sobriquets, désirs masturbatoires, périmètres crâniens, état-civil, état-sauvage, état-bâtard, âge, arcades sourcilières, taille des mâchoires, poils pubiens, quotient intellectuel, nombre de rapports sexuels, race, tendances politiques, faciès, poids, sexe, taille, livrets de baptême, lieu de naissance, nombre d’amants ou des concubines et les décrire si possible, casier judiciaire, généalogie-nom du père, de la mère, des oncles et des tantes sans oublier les aïeux, adresse complète, compte bancaire, passés, projets, permis de conduire, attestation de bonne vie et mœurs, religion, dents, ongles, barbes, urines, excréments, liste exhaustive-prénoms, nom de famille, date de naissance, curriculum vitae partiel à l’appui de putes qu’ils ont fréquenté, cinq de leurs défauts résumés de deux revues pornographiques, cheveux, contours bassins pour les femmes, vcd de leurs activités nocturnes, passeports, carte d’identité. 

 

Ils doivent dire en toute franchise qui ils sont ou ce qu’ils deviendront, lesbiennes, homosexuels, hétérosexuels, sans orgasme, éjaculateurs précoces, prophète, enfant hors mariage, éjaculateurs rapides, bandits de grand chemin, pédophiles, hermaphrodites, prostituées, violeurs, fumeurs, non fumeurs, ex-fumeurs ou futurs fumeurs… 

 

Ils doivent préciser le degré de satisfaction de leurs derniers rapports sexuels ! 

Cette rubrique comporte six cases: excellent, très bien, assez bien, bien, mauvais, médiocre, cochons, cons ou à refaire. 

Les femmes devront préciser la qualité de leurs seins, seins aubergine, seins élastiques, seins pamplemousses, seins grosses tomates. 

 

Ils devront déposer auprès des consulats et des ambassades 2.467 photos passeports, 5.790 euros, un sac de sel, deux chèvres, trois régimes de bananes, un rhinocéros blanc de sexe masculin et un carton de préservatifs… 

 

Nous  passons notre temps à blablater d’un champagne, d’un rapport sexuel  ou d’une émission sur un écrivain russo-capverdien, naturalisé norvégien ré-naturalisé chilien d’expression allemande, alors qu’au même moment,  les ambassades et les consulats du monde entier  installent un réseau dénommé aphrodisiaques exposants 

2/57/ 355/10/ sexe rouge, avec comme mot de passe « érection bloquée » ou « tension six », c’est une confidence qui risque de nous coûter des culs à la tête si ils  nous surprennent avec cette information. 

Pauvres de nous… 

 

Ils mettront des années et des années pour partir d’un pays ou d’un continent à un autre, 18 ans et six mois pleins Afrique-Europe, aller-retour ; 65 ans et 6 jours Amérique-Europe, aller-retour ; 68 ans et deux semaines Amérique-Asie ; 68 ans, 5 jours et 8 heures Asie-Afrique, aller-retour ; 68 ans et 10 mois Afrique-océan antarctique. Je ne sais pas trop pour les autres lignes, à  suivre… 

 

Mon voisin de droite, politiquement de gauche, le socialiste ou le camarade de la nuit, comme  on l’appelait… 

Il possédait un appartement de six pièces. 

Il  y vivait avec sa femme, ses trois enfants, 17 sept de ses cousins sans oublier ses sœurs, nièces, tantes et belles sœurs  qui étaient  mariées  à temps partiel, qui avaient de nombreux  enfants, lesquels enfants étaient objet de mille et une querelle de paternité, mais continuaient à squattent chez leur- suis pas fort en sociologie- gendre, père, oncle… 

Il avait un cousin-neveu ou un gendre beau-frère ou ancêtre à  l’étranger… 

Il se battait depuis cinq ans pour quitter le pays… Ils doivent se serrer les coudes c’est-à-dire, partir avant  les années 2050 car outres le fait qu’ils mouraient par noyade, suicide, mort naturelle, avortement raté, ils naissent au moins 12 bambins par an… Partir c’est quelque chose de sacré pour eux, mais s’ils ne parviennent pas à partir aujourd’hui, comment le feront-ils demain ? Combien de régimes de bananes combien des chèvres, combien des fiches de degré de satisfaction de derniers ou tout premiers rapports sexuels… 

 

 

On fit des décomptes, on s’excusa de la bavure, on se moucha, on se lava les mains, on sirota une vodka et on jura de ne plus recommencer… 

Sergei Sarkatshev… Reporter sans frontières… Hécatombe, tu parles, il n’y'aurait plus de shoah ! 

Vous pouvez mourir comme vous voulez, vous fusiller, vous pendre, les radios parleront des eucalyptus et des martins pécheurs, mais l’homme…finira-t-il par se tirer une balle dans la tête… ? 

Oui et non, l’espoir qui n’existe pas existe pour ceux qui ont appris à vivre sous les aboiements de fusils… Sous les ricanements de chars… Sous les balbutiements de gosses en mal de dysenterie… Sous les psaumes des messieurs… Sous l’ombre d’un rire masculin brûlé mais vif à rougir dans l’axe des testaments baisés  car de la terre ne viendra que la terre…et du ciel, le fils de l’homme, mais cette fois-ci, sans son poteau de bois… 

Qu’on n’abuse pas de notre temps …à fumer l’exil… 

 

Je déteste la poésie… ça dénature le monde… ça devient courant et ça me glace les pattes… 

Au lieu de dire : il a été tué, quatorze hommes ont brûlé vifs, les maisons ont été incendiées, on nous parle de nuit de violences, de balle perdue, d’atteinte à la pudeur, de dégâts collatéraux,  de bavure… Plaquer pour craquer, mourir pour partir et nous dire au final que le fusil  n’est rien d’autre qu’un mot sans orgasme comme déchirer, saveur,  fabriquer, bougie, brise, suave, théière. 

Bizarre, mêmes les noms des opérations militaires passent pour de titres des poèmes ou des romans… 

Opération « Le temps du silence et de la repentance », opération « L’astre du jour », opération « la senteur et l’ombre », opération « rimes croisées »… ça soulage la douleur la poétique de ces titres… 

Le danseur mourut au cours de l’opération « betterave à sucre », son père pendant  l’opération « viendra un beau matin », le reste de sa famille lors d’un couvre-feu titré et sous-titré « Les reptiles naissent, et de l’ombre de la vie viendra un rictus amer »… 

 

C’est jolie la poésie mais je la déteste, moi, elle nous pirate le monde… Elle nous empêche de voir la lumière du jour… Elle alourdit la raison… Elle nous fait dire que le ciel est bleu alors qu’il est cacahuète… Elle nous pousse à voir la réalité en quatre… 

Je préfère entendre des kalachnikovs que des mots qui vous achèvent à balle réelle… 

Ils vous prennent pour des critiques littéraires, ricanait vieux vingt-cinq, au lieu de l’opération  « nous sommes là pour vous massacrer », ils se juxtaposent opération « hiver froid »… bon sang, qui ne sait pas que l’hiver est froid… 

 

Il est  des villes qui manquent des couilles, des  villes  qui foncent et  se défoncent 

des villes qui singent l’occident et se cassent la trogne, des villes qui écrivent des kalachnikovs, des villes qui troquent marijuana contre des morceaux d’espoir, des villes qui boivent la bave, des villes qui sèchent la vie, des villes qui déambulent l’oseille, des villes prostituées, des villes phacochères, des villes buissonnières, des villes canabis, des villes tonitruantes, des villes cochons, des villes catastrophes, des villes locomotives et cache-poussières, villes locomotives, venons-en à cette ville qui pousse des pattes et qui s’ouvre les veines à courir la gangue. 

 

Il revint… 

Mais la ville n’avait rien d’une ville… Arrêtons de pleurnicher… 

Je n’aime pas me plaindre… 

Je n’aime pas les écrivains qui se plaignent… 

Ils m’énervent… 

Ils finissent sous les barreaux… Et c’est nous autres qui broyons du noir pour qu’on les relâche… 

 

Fiston Nasser Mwanza, extrait de « Dehors » 

 

 

 

 

Mesdames et Messieurs, 

Permettez-moi de remercier d’abord le gouvernement et le peuple sénégalais de leur accueil si chaleureux. Permettez-moi de remercier l’université de Dakar qui me permet pour la première fois de m’adresser à l’élite de la jeunesse africaine en tant que Président de la République française. 

Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte. J’aime l’Afrique, je respecte et j’aime les Africains. 

Entre le Sénégal et la France, l’histoire a tissé les liens d’une amitié que nul ne peut défaire. Cette amitié est forte et sincère. C’est pour cela que j’ai souhaité adresser, de Dakar, le salut fraternel de la France à l’Afrique toute entière. 

Je veux, ce soir, m’adresser à tous les Africains qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, qui n’ont pas la même religion, qui n’ont pas les mêmes coutumes, qui n’ont pas la même culture, qui n’ont pas la même histoire et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des Africains. Là réside le premier mystère de l’Afrique. 

Oui, je veux m’adresser à tous les habitants de ce continent meurtri, et, en particulier, aux jeunes, à vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs, qui parfois vous combattez et vous haïssez encore mais qui pourtant vous reconnaissez comme frères, frères dans la souffrance, frères dans l’humiliation, frères dans la révolte, frères dans l’espérance, frères dans le sentiment que vous éprouvez d’une destinée commune, frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi qui se transmet de génération en génération et que l’exil lui-même ne peut effacer. 

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, pour pleurer avec vous sur les malheurs de l’Afrique. Car l’Afrique n’a pas besoin de mes pleurs. 

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, pour m’apitoyer sur votre sort parce que votre sort est d’abord entre vos mains. Que feriez-vous, fière jeunesse africaine de ma pitié ? 

Je ne suis pas venu effacer le passé car le passé ne s’efface pas. 

Je ne suis pas venu nier les fautes ni les crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes. 

Il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité toute entière. 

Et l’homme noir qui éternellement « entend de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit de l’un d’entre eux qu’on jette à la mer ». Cet homme noir qui ne peut s’empêcher de se répéter sans fin « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ». Cet homme noir, je veux le dire ici à Dakar, a le visage de tous les hommes du monde. 

Cette souffrance de l’homme noir, je ne parle pas de l’homme au sens du sexe, je parle de l’homme au sens de l’être humain et bien sûr de la femme et de l’homme dans son acceptation générale. Cette souffrance de l’homme noir, c’est la souffrance de tous les hommes. Cette blessure ouverte dans l’âme de l’homme noir est une blessure ouverte dans l’âme de tous les hommes. 

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères. 

Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes. 

Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance. 

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non d’oublier cette déchirure et cette souffrance qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les dépasser. 

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d’en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l’avenir. 

Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune. 

L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entretué en Afrique au moins autant qu’en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l’Afrique. 

Ils ont eu tort. 

Ils n’ont pas vu la profondeur et la richesse de l’âme africaine. Ils ont cru qu’ils étaient supérieurs, qu’ils étaient plus avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation. 

Ils ont eu tort. 

Ils ont voulu convertir l’homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu’ils avaient tous les droits, ils ont cru qu’ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l’Afrique, plus puissants que l’âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges. 

Ils ont eu tort. 

Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale. 

Ils ont eu tort. 

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir. 

Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail. 

Il a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs. 

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine. 

La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. 

Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l’amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant. 

La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l’estime de soi et fit naître dans son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres. 

La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l’embryon d’une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à cœur. 

La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l’Europe et le destin de l’Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes. 

Et la France n’oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté. 

Nul ne peut faire comme si rien n’était arrivé. 

Nul ne peut faire comme si cette faute n’avait pas été commise. 

Nul ne peut faire comme si cette histoire n’avait pas eu lieu. 

Pour le meilleur comme pour le pire, la colonisation a transformé l’homme africain et l’homme européen. 

Jeunes d’Afrique, vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines et vous êtes les héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le cœur et dans l’âme de l’Afrique. 

Jeunes d’Afrique, la civilisation européenne a eu tort de se croire supérieure à celle de vos ancêtres, mais désormais la civilisation européenne vous appartient aussi. 

Jeunes d’Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté parce qu’elle est une maladie, une maladie de l’intelligence, et qui est ce qu’il y a de plus dangereux au monde. 

Jeunes d’Afrique, ne vous coupez pas de ce qui vous enrichit, ne vous amputez pas d’une part de vous-même. La pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme. 

Je veux vous dire, jeunes d’Afrique, que le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art, sa pensée, de sa culture. Car, pour ce qui est de l’art, de la pensée et de la culture, c’est l’Occident qui s’est mis à l’école de l’Afrique. 

L’art moderne doit presque tout à l’Afrique. L’influence de l’Afrique a contribué à changer non seulement l’idée de la beauté, non seulement le sens du rythme, de la musique, de la danse, mais même dit Senghor, la manière de marcher ou de rire du monde du XXème siècle. 

Je veux donc dire, à la jeunesse d’Afrique, que le drame de l’Afrique ne vient pas de ce que l’âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison. Car l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen. 

C’est en puisant dans l’imaginaire africain que vous ont légué vos ancêtres, c’est en puisant dans les contes, dans les proverbes, dans les mythologies, dans les rites, dans ces formes qui, depuis l’aube des temps, se transmettent et s’enrichissent de génération en génération que vous trouverez l’imagination et la force de vous inventer un avenir qui vous soit propre, un avenir singulier qui ne ressemblera à aucun autre, où vous vous sentirez enfin libres, libres, jeunes d’Afrique d’être vous-mêmes, libre de décider par vous-mêmes. 

Je suis venu vous dire que vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu’elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu’elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’homme moderne, qu’elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde. 

Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires. 

Je suis venu vous dire que cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est votre plus grande force, et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non d’en faire la synthèse. 

Mais je suis aussi venu vous dire qu’il y a en vous, jeunes d’Afrique, deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l’Afrique et celle de l’Europe. 

Je suis venu vous dire que cette part africaine et cette part européenne de vous-mêmes forment votre identité déchirée. 

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons. 

Je ne suis pas venu vous faire la morale. 

Mais je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne. 

Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes. 

Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelle. 

Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. 

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. 

Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance. 

Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. 

Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire. 

Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. 

Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. 

Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. 

Le problème de l’Afrique, ce n’est pas de s’inventer un passé plus ou moins mythique pour s’aider à supporter le présent mais de s’inventer un avenir avec des moyens qui lui soient propres. 

Le problème de l’Afrique, ce n’est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur, car l’Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde. 

Le problème de l’Afrique, c’est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile. 

Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à regarder son accession à l’universel non comme un reniement de ce qu’elle est mais comme un accomplissement. 

Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à se sentir l’héritière de tout ce qu’il y a d’universel dans toutes les civilisations humaines. 

C’est de s’approprier les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la justice comme l’héritage commun de toutes les civilisations et de tous les hommes. 

C’est de s’approprier la science et la technique modernes comme le produit de toute l’intelligence humaine. 

 

Discours de Nicolas Sarkozy à Dakar (1e partie) 

 

 

 

Les personnes de ce genre-là éprouvent d’évidentes difficultés à respecter les limites ordinaires de la vie et de la mort. Elles ne fréquentent ni les musées, ni les bibliothèques, ni les monuments historiques, ni les buvettes d’aéroports, ni les lieux de culte. Elles ne vouent pas leur existence à Dieu et n’en ressentent aucune honte, aucun remords, aucune privation. Elles offrent à tout le monde le spectacle désastreux, affligeant, aberrant, scandaleux et pervers de leur profonde et définitive déchéance. Elles ne cherchent même plus à dissimuler leur difformité aux yeux des honnêtes croyants. 

 

Les personnes de ce genre-là ne se brossent jamais les dents et ne changent pas de caleçon tous les jours. Elles souillent de leurs déjections fétides les tribunes d’honneur de nos stades de base-ball, les seuils de nos boutiques de mode, les pelouses de gazon anglais de nos temples grecs et de nos jardins publics. Elles égratignent l’innocence de nos enfants. Elles énervent la pudeur de nos épouses. Elles portent atteinte au moral de nos troupes. 

 

Les personnes de ce genre-là sont inciviques et irresponsables. Elles ne participent pas aux activités culturelles organisées par les collectivités locales. Elles ne manifestent aucune volonté affirmée d’intégration à un groupe social spécifique. Elles ne s’impliquent pas dans la vie associative urbaine. Elles ne collaborent pas au développement de leur communauté. Elles enfreignent les règles les plus élémentaires de l’hygiène publique, de la vie en société et de la morale du marché. Elles ne justifient pas de revenus réguliers. Elles refusent de s’acquitter de l’impôt et d’apporter leur contribution aux dépenses d’intérêt général. Elles ne sont pas connectées à Internet ni même raccordées aux réseaux de distribution d’eau, de gaz, d’électricité, de téléphone et de télédistribution. Elles ne répondent pas aux attentes des prestataires de services de proximité. 

 

Didier De Lannoy, extrait de « Jodi toute la nuit » 

 

 

 

Le défi de l’Afrique est celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les peuples qui veulent garder leur identité sans s’enfermer parce qu’ils savent que l’enfermement est mortel. 

Les civilisations sont grandes à la mesure de leur participation au grand métissage de l’esprit humain. 

La faiblesse de l’Afrique qui a connu sur son sol tant de civilisations brillantes, ce fut longtemps de ne pas participer assez à ce grand métissage. Elle a payé cher, l’Afrique, ce désengagement du monde qui l’a rendue si vulnérable. Mais, de ses malheurs, l’Afrique a tiré une force nouvelle en se métissant à son tour. Ce métissage, quelles que fussent les conditions douloureuses de son avènement, est la vraie force et la vraie chance de l’Afrique au moment où émerge la première civilisation mondiale. 

La civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation, au-delà des crimes et des fautes qui furent commises en leur nom et qui ne sont pas excusables, ont ouvert les cœurs et les mentalités africaines à l’universel et à l’histoire. 

Ne vous laissez pas, jeunes d’Afrique, voler votre avenir par ceux qui ne savent opposer à l’intolérance que l’intolérance, au racisme que le racisme. 

Ne vous laissez pas, jeunes d’Afrique, voler votre avenir par ceux qui veulent vous exproprier d’une histoire qui vous appartient aussi parce qu’elle fut l’histoire douloureuse de vos parents, de vos grands-parents et de vos aïeux. 

N’écoutez pas, jeunes d’Afrique, ceux qui veulent faire sortir l’Afrique de l’histoire au nom de la tradition parce qu’une Afrique ou plus rien ne changerait serait de nouveau condamnée à la servitude. 

N’écoutez pas, jeunes d’Afrique, ceux qui veulent vous empêcher de prendre votre part dans l’aventure humaine, parce que sans vous, jeunes d’Afrique qui êtes la jeunesse du monde, l’aventure humaine sera moins belle. 

N’écoutez pas jeunes d’Afrique, ceux qui veulent vous déraciner, vous priver de votre identité, faire table rase de tout ce qui est africain, de toute la mystique, la religiosité, la sensibilité, la mentalité africaine, parce que pour échanger il faut avoir quelque chose à donner, parce que pour parler aux autres, il faut avoir quelque chose à leur dire. 

Ecoutez plutôt, jeunes d’Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute sa vie à réconcilier les héritages et les cultures au croisement desquels les hasards et les tragédies de l’histoire avaient placé l’Afrique. 

Il disait, lui l’enfant de Joal, qui avait été bercé par les rhapsodies des griots, il disait : « nous sommes des métis culturels, et si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, que notre message s’adresse aussi aux Français et aux autres hommes ». 

Il disait aussi : « le français nous a fait don de ses mots abstraits -si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit ». 

Ainsi parlait Léopold Senghor qui fait honneur à tout ce que l’humanité comprend d’intelligence. Ce grand poète et ce grand Africain voulait que l’Afrique se mit à parler à toute l’humanité et lui écrivait en français des poèmes pour tous les hommes. 

Ces poèmes étaient des chants qui parlaient, à tous les hommes, d’êtres fabuleux qui gardent des fontaines, chantent dans les rivières et qui se cachent dans les arbres. 

Des poèmes qui leur faisaient entendre les voix des morts du village et des ancêtres. 

Des poèmes qui faisaient traverser des forêts de symboles et remonter jusqu’aux sources de la mémoire ancestrale que chaque peuple garde au fond de sa conscience comme l’adulte garde au fond de la sienne le souvenir du bonheur de l’enfance. 

Car chaque peuple a connu ce temps de l’éternel présent, où il cherchait non à dominer l’univers mais à vivre en harmonie avec l’univers. Temps de la sensation, de l’instinct, de l’intuition. Temps du mystère et de l’initiation. Temps mystique ou le sacré était partout, où tout était signes et correspondances. C’est le temps des magiciens, des sorciers et des chamanes. Le temps de la parole qui était grande, parce qu’elle se respecte et se répète de génération en génération, et transmet, de siècle en siècle, des légendes aussi anciennes que les dieux. 

L’Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu’ils avaient partagé la même enfance. L’Afrique en a réveillé les joies simples, les bonheurs éphémères et ce besoin, ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner, ce besoin d’être en harmonie plutôt que d’être en conquête. 

Ceux qui jugent la culture africaine arriérée, ceux qui tiennent les Africains pour de grands enfants, tous ceux-là ont oublié que la Grèce antique qui nous a tant appris sur l’usage de la raison avait aussi ses sorciers, ses devins, ses cultes à mystères, ses sociétés secrètes, ses bois sacrés et sa mythologie qui venait du fond des âges et dans laquelle nous puisons encore, aujourd’hui, un inestimable trésor de sagesse humaine. 

L’Afrique qui a aussi ses grands poèmes dramatiques et ses légendes tragiques, en écoutant Sophocle, a entendu une voix plus familière qu’elle ne l’aurait crû et l’Occident a reconnu dans l’art africain des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes et qu’il éprouvait le besoin de ressusciter. 

Alors entendez, jeunes d’Afrique, combien Rimbaud est africain quand il met des couleurs sur les voyelles comme tes ancêtres en mettaient sur leurs masques, « masque noir, masque rouge, masque blanc–et-noir ». 

Ouvrez les yeux, jeunes d’Afrique, et ne regardez plus, comme l’ont fait trop souvent vos aînés, la civilisation mondiale comme une menace pour votre identité mais la civilisation mondiale comme quelque chose qui vous appartient aussi. 

Dès lors que vous reconnaîtrez dans la sagesse universelle une part de la sagesse que vous tenez de vos pères et que vous aurez la volonté de la faire fructifier, alors commencera ce que j’appelle de mes vœux, la Renaissance africaine. 

Dès lors que vous proclamerez que l’homme africain n’est pas voué à un destin qui serait fatalement tragique et que, partout en Afrique, il ne saurait y avoir d’autre but que le bonheur, alors commencera la Renaissance africaine. 

Dès lors que vous, jeunes d’Afrique, vous déclarerez qu’il ne saurait y avoir d’autres finalités pour une politique africaine que l’unité de l’Afrique et l’unité du genre humain, alors commencera la Renaissance africaine. 

Dès lors que vous regarderez bien en face la réalité de l’Afrique et que vous la prendrez à bras le corps, alors commencera la Renaissance africaine. Car le problème de l’Afrique, c’est qu’elle est devenue un mythe que chacun reconstruit pour les besoins de sa cause. 

Et ce mythe empêche de regarder en face la réalité de l’Afrique. 

La réalité de l’Afrique, c’est une démographie trop forte pour une croissance économique trop faible. 

La réalité de l’Afrique, c’est encore trop de famine, trop de misère. 

La réalité de l’Afrique, c’est la rareté qui suscite la violence. 

La réalité de l’Afrique, c’est le développement qui ne va pas assez vite, c’est l’agriculture qui ne produit pas assez, c’est le manque de routes, c’est le manque d’écoles, c’est le manque d’hôpitaux. 

La réalité de l’Afrique, c’est un grand gaspillage d’énergie, de courage, de talents, d’intelligence. 

La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. 

La Renaissance dont l’Afrique a besoin, vous seuls, Jeunes d’Afrique, vous pouvez l’accomplir parce que vous seuls en aurez la force. 

Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que nous l’accomplissions ensemble parce que de la Renaissance de l’Afrique dépend pour une large part la Renaissance de l’Europe et la Renaissance du monde. 

 

Je sais l’envie de partir qu’éprouvent un si grand nombre d’entre vous confrontés aux difficultés de l’Afrique. 

Je sais la tentation de l’exil qui pousse tant de jeunes Africains à aller chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas ici pour faire vivre leur famille. 

Je sais ce qu’il faut de volonté, ce qu’il faut de courage pour tenter cette aventure, pour quitter sa patrie, la terre où l’on est né, où l’on a grandi, pour laisser derrière soi les lieux familiers où l’on a été heureux, l’amour d’une mère, d’un père ou d’un frère et cette solidarité, cette chaleur, cet esprit communautaire qui sont si forts en Afrique. 

Je sais ce qu’il faut de force d’âme pour affronter le dépaysement, l’éloignement, la solitude. 

Je sais ce que la plupart d’entre eux doivent affronter comme épreuves, comme difficultés, comme risques. 

Je sais qu’ils iront parfois jusqu’à risquer leur vie pour aller jusqu’au bout de ce qu’ils croient être leur rêve. 

Mais je sais que rien ne les retiendra. 

Car rien ne retient jamais la jeunesse quand elle se croit portée par ses rêves. 

Je ne crois pas que la jeunesse africaine ne soit poussée à partir que pour fuir la misère. 

Je crois que la jeunesse africaine s’en va parce que, comme toutes les jeunesses, elle veut conquérir le monde. 

Comme toutes les jeunesses, elle a le goût de l’aventure et du grand large. 

Elle veut aller voir comment on vit, comment on pense, comment on travaille, comment on étudie ailleurs. 

L’Afrique n’accomplira pas sa Renaissance en coupant les ailes de sa jeunesse. Mais l’Afrique a besoin de sa jeunesse. 

La Renaissance de l’Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde, non à le refuser. 

La jeunesse africaine doit avoir le sentiment que le monde lui appartient comme à toutes les jeunesses de la terre. 

La jeunesse africaine doit avoir le sentiment que tout deviendra possible comme tout semblait possible aux hommes de la Renaissance. 

Alors, je sais bien que la jeunesse africaine, ne doit pas être la seule jeunesse du monde assignée à résidence. Elle ne peut pas être la seule jeunesse du monde qui n’a le choix qu’entre la clandestinité et le repliement sur soi. 

Elle doit pouvoir acquérir, hors, d’Afrique la compétence et le savoir qu’elle ne trouverait pas chez elle. 

Mais elle doit aussi à la terre africaine de mettre à son service les talents qu’elle aura développés. Il faut revenir bâtir l’Afrique ; il faut lui apporter le savoir, la compétence le dynamisme de ses cadres. Il faut mettre un terme au pillage des élites africaines dont l’Afrique a besoin pour se développer. 

Ce que veut la jeunesse africaine c’est de ne pas être à la merci des passeurs sans scrupules qui jouent avec votre vie. 

Ce que veut la jeunesse d’Afrique, c’est que sa dignité soit préservée. 

C’est pouvoir faire des études, c’est pouvoir travailler, c’est pouvoir vivre décemment. C’est au fond, ce que veut toute l’Afrique. L’Afrique ne veut pas de la charité. L’Afrique ne veut pas d’aide. L’Afrique ne veut pas de passe-droit. 

Ce que veut l’Afrique et ce qu’il faut lui donner, c’est la solidarité, la compréhension et le respect. 

Ce que veut l’Afrique, ce n’est pas que l’on prenne son avenir en main, ce n’est pas que l’on pense à sa place, ce n’est pas que l’on décide à sa place. 

Ce que veut l’Afrique est ce que veut la France, c’est la coopération, c’est l’association, c’est le partenariat entre des nations égales en droits et en devoirs. 

Jeunesse africaine, vous voulez la démocratie, vous voulez la liberté, vous voulez la justice, vous voulez le Droit ? C’est à vous d’en décider. La France ne décidera pas à votre place. Mais si vous choisissez la démocratie, la liberté, la justice et le Droit, alors la France s’associera à vous pour les construire. 

Jeunes d’Afrique, la mondialisation telle qu’elle se fait ne vous plaît pas. L’Afrique a payé trop cher le mirage du collectivisme et du progressisme pour céder à celui du laisser-faire. 

Jeunes d’Afrique vous croyez que le libre échange est bénéfique mais que ce n’est pas une religion. Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n’est pas une fin en soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu’à être trop naïve, l’Afrique serait condamnée à devenir la proie des prédateurs du monde entier. Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une autre mondialisation, avec plus d’humanité, avec plus de justice, avec plus de règles. 

Je suis venu vous dire que la France la veut aussi. Elle veut se battre avec l’Europe, elle veut se battre avec l’Afrique, elle veut se battre avec tous ceux, qui dans le monde, veulent changer la mondialisation. Si l’Afrique, la France et l’Europe le veulent ensemble, alors nous réussirons. Mais nous ne pouvons pas exprimer une volonté votre place. 

Jeunes d’Afrique, vous voulez le développement, vous voulez la croissance, vous voulez la hausse du niveau de vie. 

Mais le voulez-vous vraiment ? Voulez-vous que cesse l’arbitraire, la corruption, la violence ? Voulez-vous que la propriété soit respectée, que l’argent soit investi au lieu d’être détourné ? Voulez-vous que l’État se remette à faire son métier, qu’il soit allégé des bureaucraties qui l’étouffent, qu’il soit libéré du parasitisme, du clientélisme, que son autorité soit restaurée, qu’il domine les féodalités, qu’il domine les corporatismes ? Voulez-vous que partout règne l’État de droit qui permet à chacun de savoir raisonnablement ce qu’il peut attendre des autres ? 

Si vous le voulez, alors la France sera à vos côtés pour l’exiger, mais personne ne le voudra à votre place. 

Voulez-vous qu’il n’y ait plus de famine sur la terre africaine ? Voulez-vous que, sur la terre africaine, il n’y ait plus jamais un seul enfant qui meure de faim ? Alors cherchez l’autosuffisance alimentaire. Alors développez les cultures vivrières. L’Afrique a d’abord besoin de produire pour se nourrir. Si c’est ce que vous voulez, jeunes d’Afrique, vous tenez entre vos mains l’avenir de l’Afrique, et la France travaillera avec vous pour bâtir cet avenir. 

Vous voulez lutter contre la pollution ? Vous voulez que le développement soit durable ? Vous voulez que les générations actuelles ne vivent plus au détriment des générations futures ? Vous voulez que chacun paye le véritable coût de ce qu’il consomme ? Vous voulez développer les technologies propres ? C’est à vous de le décider. Mais si vous le décidez, la France sera à vos côtés. 

 

Discours de Sarkozy à Dakar (2e partie) 

 

 

Elle crie bien. Selon les experts. Il y en a toujours, des experts, et pour tout. Il y a toujours quelqu’un qui sait tout de quelque chose, c’est comme ça ici. Oui, je disais qu’elle crie bien, elle bouge bien aussi, avec des mouvements bien rythmés. Le connard qui lui est rentré dedans il y a une semaine s’est vraiment fait plaisir, on ne pouvait plus la reconnaître ! Heureusement, elle s’est remise… 

Elle a une nouvelle robe maintenant, et une nouvelle couleur : bleue. Elle est spacieuse aussi. Enfin, elles sont toujours spacieuses celles-là. 

Les Peugeot 504 ! 

Bande de pervers, vous pensiez à quoi comme ça ? 

 

7h30, je suis 3e dans la file des taxis pour le centre-ville. Ça charge vite le matin. Surtout les gens qui partent pour le « qui cherche »… Et puis j’ai une semaine de rattrapage en versement… Je parle d’argent, bien entendu… 

Ce serait une manière de constater par moi-même si ma Peugeot s’est remise de cet accident. Si elle répond toujours aussi bien, si ses mouvements sont toujours aussi bien rythmés. 

 

C’est fou comment j’adore cette bagnole ! C’est mon 2e bureau et elles le savent toutes, mon épouse comme mes « à-côtés »… 

Le temps de finir mon Coca et le pistolet à l’omelette et hop, le taxi est bondé. Plein, rempli je voulais dire. Une maman changeuse avec moi à l’avant, et à l’arrière, un papa, fonctionnaire j’en suis sûr – ils se repèrent toujours ; une grande jeune fille, pas mal dis donc ; et un jeune en costard, premier job, ça se voit. 

-         Bonjour à tous, et bienvenu à bord, que je leur lance en allumant la radio. 

-         Bonjour papa chauffeur. 

-         La radio : « Bonne journée à chacun des auditeurs, vous êtes sûr sur la 92.3 M. Hertz, voici les principaux titres de l’actualité de ce 10 octobre : * Enfin la République se dote d’un nouveau 1e ministre. * La SNEL annonce à ses abonnés la fin prochaine de ses travaux. * Les transporteurs sont sommés d’assurer leurs véhicules, qu’ils soient privés ou publics… Mesdames et messieurs, bonjour ! Le Président de la République vient de fixer l’opinion… 

-         Ah dit ! N’importe quoi, lance la maman. 

-         Franchement ! Renchérit la fille. 

-         Toujours des promesses, atteste le fonctionnaire. 

-         Papa chauffeur, ne peux-tu pas éteindre cette radio ? Demande le jeune homme. 

 

J’éteins sans discuter. Le client est roi dans ma 504, c’est une évidence indiscutable… 

 

-         Il paraît que « le Premier » avait exigé une somme exorbitante pour que son parti lâche la Primature, mais Son Excellence n’a pas su réunir à temps la somme… lance la maman changeuse après un lourd silence, dans un ton de conspiration. 

-         Ah bon ! Dis-je, je n’ai pas réussi à m’empêcher de réagir à haute voix. 

-         Mais oui, papa chauffeur, dit le fonctionnaire. Il paraît même que c’est surtout à cause des dissensions ingérables au sein du Grand Parti… Il se tait, baisse un peu la voix et rajoute : Il paraît que ce sont les gens de l’ouest, en solidarité avec « le Premier », qui ont saboté par incantations les installations de la SNEL à Inga ! Maintenant que la Primature leur est revenue, ils vont désensorceler le barrage pour que le courant revienne partout dans la ville ! C’est pour ça que la SNEL commence à nous rassurer… 

-         Ah bon ! Rouspète plus longuement le jeune homme. Je comprends maintenant. Parce que dans mon nouveau boulot – Je vous l’avais dit, hein !- c’est une entreprise chinoise, il paraît que les containers arrivés ne contiennent qu’autoroutes et gratte-ciels, aucun n’a pu ramener du courant électrique… 

-         Ah bon ! Ce n’est pas possible. 

-         Mais si. 

-         Ah ouais, à ce point ?   

-         Il paraît même que pour la santé, c’est la maman a pris la parole, ils ont – les chinois- ramené des vêtements Small qui font maigrir et disparaître le gros bide, c’est là que je cours m’approvisionner ce matin. 

-         Ces vêtements renflouent, pour certaines, le derrière il paraît, dit timidement la fille, moi c’est ça qui m’intéresse. 

-         Ah bon ! Que je m’exclame, en recadrant mon rétroviseur avec l’envie de lui dire qu’elle est bien comme ça, pas la peine de « renflouer » quoi que ce soit… 

 

Mais je n’ai pas le temps de parler. Juste celui d’éviter de justesse la grosse moto d’un roulage qui rêvait déjà, rien qu’à voir sa tête, à mon infraction et à son amende. Raté ! 

On a passé le Centenaire. Dans des embouteillages sans nom, où les Jeeps ont priorité, va savoir pourquoi ! « Il paraît qu’on doit le raser pour construire un grand parc d’attraction avec des espèces rares, des phoques, des pingouins, etc. » 

C’est la maman changeuse qui régale. 

On a passé la RTNC. « Il paraît qu’elle va devenir un grand hôtel 5 étoiles car le pays n’en a plus qui soit digne. » 

L’Eglise Notre Dame. « Il paraît qu’on y fera un aérodrome pour créer de l’emploi en cité. » 

L’Académie des Beaux arts. « Il paraît qu’on projette d’y faire un zoo pour okapis uniquement. » 

L’ISC. Ça ressemble plus à un parking pour transports en communs : Lemba – Terminus – Wenz’a Ngaba ! P.N, IPN ! Le rond-point Mandela. Merde ! Les feux sont en vacances on dirait… Bon dis, je fonce… Enfin, le Boulevard du 30 juin… 

 

Je m’occupe de moins en moins de ce que raconte mes clients-rois. Je suis plus attentif à ma 504. Elle s’est vraiment remise, je le sens : elle répond bien et tient le rythme. On passe le Cimetière, en face de la résidence de JPB. Ça me rappelle les guerres kinoises… Armes lourdes contre les morts-vivants du prestigieux cimetière ! Et à côté, très ironique dans son espace vide et vert, contrairement au cimetière bourré : le terrain de Golf, propriété des frères de koko Swing…  Envie de rire, mais faut rester con-cen-tré. Concentré ! 

Mais personne ne descend ma parole… 

Le 3615, sacré 36… ça me rappelle toutes ces blondes noires que je croise lors de mon service du soir… La nuit, disent ceux qui lisent les ouvrages que je ne connais pas, tous les chats sont gris… Et les chattes alors ? 

Jusqu’à la SOZACOM, personne ne descend, bizarre ! 

Ça fait longtemps qu’on a passé la fonction publique, les lieux stratégiques de change, toutes les entreprises chinoises du boulevard. Rien. 

A la gare, j’arrête le moteur et leur déclare, à mes clients-rois : « Il paraît que rester dans un taxi arrivé à destination, décuple la course… » 

Tout le monde descend à grande vitesse, me paie au compte et disparaît sans me rétorquer le « ah bon » qui va avec… 

Tant pis !  

 

Bibish Marie-Louise Mumbu, « Il parait… ah bon ? » 

 

 

« Cette histoire se passe bien avant 1885, avant même  la colonisation, avant même civilisation, il s’agit de l’extrait de  l’allocution du roi de cochons dans la jungle  des Macaques 

Toute ressemblance blablabla ne serait que pure coïncidence » 

 

Mesdames et messieurs, distingués invités, 

 

Permettez-moi d’abord au nom du gouvernement des cochons, je veux dire mon gouvernement, de remercier le marché des macaques qui me permet pour la première fois de m’adresser à tous les gorilles et les singes, les macaques ainsi que les babouins et ce, en tant qu’envoyé spéciale de l’empire des cochons. 

 

Je suis venu  vous parler avec dédain et rejet que l’on doit aux abrutis que l’on hait et qu’on doive traiter comme tel, je respecte ce marché et j’aime cette jungle… 

Entre  la cochonnerie et la singerie, l’histoire a tissé une relation incestueuse que nulle ne peut défaire. Cette compénétration est forte et profonde, c’est pour cela que j’ai souhaité cracher sur vous ici même ; le salut des cochons que nous sommes et le marché des macaques que vous êtes, en dépend, croyez moi. 

Je veux, ce soir, m’adresser à tous les macaques qui sont les uns aussi bêtes que les autres, qui n’ont pas la même langue, qui n’ont pas la même religion, qui n’ont pas les mêmes coutumes, qui n’ont pas la même histoire, parce qu’ils n’en ont pas le sens, et pourtant qui se reconnaissent les uns des autres dans la bêtise ; là, réside la première caractéristique  des macaques. 

 

Oui, je veux m’adresser à tous les macaques, vendeurs, pickpockets de cette jungle et en particulier aux potentiels sans papiers, à vous qui vous battez tant les uns contre les autres comme le font vos cousins dans la banlieue, vous qui parfois vous combattez, vous droguez  en plus, mais qui pourtant vous reconnaissez comme cousin et frère dans la souffrance, dans l’humiliation – que vous méritez d’ailleurs-, frères dans le vol, frère dans la déchéance, frère dans le sentiment que vous éprouvez d’une destination commune : les charters ; frères à travers cette foi maléfique qui vous ramènera toujours  dans mon  pays  même après y avoir été refoulé, foi qui se transmet de générations  en génération comme le shit dans une prison et que l’exil lui-même ne peut effacer, au contraire ! 

Je ne suis pas venu, jeunes macaques, pour chialer avec vous sur vos malheurs, car ce Bazard n’a que ce qu’il mérite.   

Je  ne suis pas  venu, jeunes vendeurs du marché de la jungle pour m’apitoyer sur votre sort, j’en ai rien à foutre par ce que votre sort, les menottes, se trouvent autour des vos mains… 

Que feriez-vous, piètre racaille de ma pitié ? 

 

Je ne suis pas venu effacer le passé  car le passé ne s’efface pas. 

Je ne suis pas venu nier les  fautes ni les crimes car il y a eu fautes et il y a eu crimes, et même odieux, il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, des hommes et des femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises, jusqu’aujourd’hui d’ailleurs, la preuve : l’arche de  Zoé… Et vous avez vu comment je suis descendu en superman au pays du grand marché pour récupérer mes cochons, car cela aurait pu être un scandale et un crime contre l’humanité si vous aviez osé les garder en détention ! 

 

Et je repense au vendeur qui, éternellement, « entend de la cale remonter les malédictions enchainées, les hoquettements des mourants, le bruit de ceux d’entre eux qu’on jette à la mer », ce petit morceau d’homme, qui ne peut s’empêcher de péter sans fin « et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des brutes », le connard, je veux dire ici dans ce grand marché de macaque, a le visage de ce que j’appelle  moi la misère du monde. 

  

Cette souffrance du petit babouin, je ne parle pas du macaque au sens du sexe, parce que je sais que vous en avez, de ce coté là la nature vous a gâté et bien sûr raison pour la quelle   vous  nous piquez  nos femmes  et faites plein de bâtards métis à l’exaspération générale de beaucoup d’entre nous… Ainsi cette blessure reste ouverte dans l’âme de toute  la cochonnerie. 

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier les crimes perpétrés par  les générations passées, nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères, surtout pas moi ! Car croyez-moi, à leur place, j’aurai fait de même, d’ailleurs vous le savez… 

Jeunes macaques, babouins, je ne suis pas venu parler de repentance, repentance mon cul ouais ! 

Je suis venu vous dire que je ne ressens aucun remord de la traite négrière et de l’esclavage comme soit disant crimes envers l’humanité, je suis venu vous dire que votre misère et votre souffrance ne sera jamais  les nôtres, et surtout pas les miennes. 

 

Je suis venu vous imposer  à vous tous, vendeurs, macaques et babouins, de ne plus regarder ce qui s’est passé, je suis venu vous imposer « futurs sans-papiers », d’oublier cette soi-disant déchirure et souffrance si vous voulez un jour espérer gouter au camembert. 

Je suis  venu vous imposer, vous, futurs Karembeu, Jibril Cissé et autres, d’en finir de ressasser votre passé et ensemble en tirer la chasse comme de la merde qui doit être évacuée. 

Je suis venu, macaques, regarder avec vous en face la prochaine coupe du monde, on a besoin  de quelques nègres pour faire le sale  boulot et  nous aider à remporter de nouveau la coupe, surtout que la prochaine sera dans la jungle moderne de Kwazulu. 

 

Le marché des macaques a sa part de responsabilité dans son propre malheur. 

 

On s’est entretué dans ce grand bazar aussi moins qu’au pays des cochons, mais il est vrai que les cochons sont venus dans cette jungle en vétérinaire. Ils ont pris la terre de vos ancêtres, ils ont banni les dieux, les croyances, les coutumes de vos pères, ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire, ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché des mains, ils ont spolié des terres, ils ont désenchanté les marchés, ils ont pillé des richesses pour construire la cochonnerie, installer des industries du genre Tricatel, et alors ! 

Mais seulement ils n’ont pas réussi à arracher votre âme, et pour ça je leur en veux grave. 

 

… Oui, allo ! Allo ! Quoi, une panne technique,…. Ben, je comprends que c’est  la merde ici, … oui allo, ….. Ne  vous en faites pas ce n’est que partie remise. 

 

 

Papy Maurice Mbwiti, « Et si on était tous des bêtes, tous sans exception sauf… » 

 

 

 

 

DANSE avec Katondolo Sekombi Jérémie 

 

 

 

Il est de moment où les mots sont muets 

Il est de moments où les paroles sont  aphones 

Il est de moments où les arbres sont sans air 

Il est de moment où l’humanité est dissoute 

Il est de moment où l’acte se désagrège 

Il est de moment où le vécu  s’éternise 

Il est de moment où les larmes sont  clairons 

Il est de moments  où les ombres sont bataillons 

Il est des peurs trop jeunes 

Il est des jeunesses épuisées 

Il est  des vieillesses prématurées 

Il est des endroits 

Il est de non endroits 

Il est des corbeaux  qui bouffent de renards 

Il est des pays où la fontaine porte la croix 

Il est des nations où le silence est infraction 

 Il est des tombes stades 

Il est des   sépulcres fleuves 

Il est des pays des enfants grands 

Il est des  terres des enfants soldats 

Il est  des terres de bébés femmes 

Il est des  terres  de notaires du laboureur et  de ses enfants 

Il est des terres  d’or  et de  sang 

Il est des nations  dénudées 

Il est des peuples   


La  Marche funèbre sera longue et populaire 

Il est de prophétie  du vent, 

Il est de vision d’orage 

Il est de paroles tsunami 

Ils se veulent rois et prophètes 

Apres moi ce le déluge 

Il est de nuit sans obscurité, 

Il est des idées rebelles 

Il est des sinistres idéologies 

Il est d’immobilisme   coupable 

Il est d’hésitations traîtresses 

Il est des  agneaux loups garous 

Il est des nations sans rêves 

Il est des peuples sans guide 

Il est des saloperies des visionnaires 

Il est de religiosités  de merdes 

Il est  de vides de temps 

Il est de non temps 

Il est de temps abrupt 

Il est des morts propulsées 

Il est des morts faxées 

Il est d’Aimé Césaire, 

Il est des pays qui soufflent de la dictature 

Il est des aéroports aux portes noires 

Il est de pays où le non est interdit 

Il est  des villes nues 

Il est des rues qui puent de la richesse 

Il est des régimes  exsangues 

Il est des Afriques qui se consolent dans les dictatures 

Il est des dictatures qui se moquent des Afriques 

Il est des  vols qui  ne servent que  d’arachides 

Il est des rationalités prostituées 

Il est nations incestes 

Il est des peuples  artistes 

Il est  des Afriques sourdes aux démocraties 

Il est des Afriques saoulées des démocraties 

Il est des nations perfusées 

Il est des nations aux traîtres nés 

Il est des négritudes négrières 

Il est des littératures raturées 

 Il est des écritures prophétiques 

Il est des langues archétypes 

Il est des auteurs 

Il est des écrits sporadiques 

Il est des littéraires à éjaculation précoce 

Il est des littératures bègues 

Il est des écrits fripons 

Il est des littératures  maraudeuses 

Il  est de Sédar Senghor 

Il est des poètes  sans alexandrins 

Il est des terres qui tuent la poésie 

Il est des  pères des nations qui défient l’éternité 

Il est des nations sans ex présidents 

Il est des pays aux défunts chefs d’états 

Il est des guerres sans fin 

Il est des puissances mendiantes 

Il est des villes qui se salissent 

Il est des histoires qui s’effacent 

Il est  des souvenirs qui se remémorent 

Il est des mémoires interdits des souvenirs 

Il est des interdits de penser 

Il est des peines des morts pour haute réflexion 

Il est des sottises primées 

Il est des intelligences  sucées 

Il est des nations immobiles 

Il est des solidarités naïves 

Il est de naïveté contagieuse 

Il est des dictatures épidémiques 

Il  est des chefs culottes 

Il est des armées sans culottes   

Il est des armées bredouilles 

Il est des diplomaties des diables 

Il est des mondes de merdes 

Il est des cultures perverses 

Il est des anomalies nationales 

Il est des crises endémiques 

Il est des  économies cancéreuses 

Il est des finances virales 

Il est des bourses VIH 

Il est des marionnettes des dirigeants 

Il est des nations obscures 

Il est des nations bêtises 

Il est des rois Christophe 

Il est des intellos machos 

Il est des nations vides 

Il est des terres vidées 

Il est de fiertés arrachées 

Il est des vénérables orgueils 

Il est d’illusion d’éternités 

Il est des tôt précurseurs 

Il est de sagesses de trop 

Il est des lumières de moins 

Il est des cloches sans tintamarres 

Il est des corps sans têtes 

Il est des dirigeants sardines 

Il est des terres boucheries 

Il est des épiceries d’armes 

Il est des boulangeries des bombes 

Il est des pâtisseries de grenades 

Il est des morts Take away 

Il est de Dag Hammarskjöld 

Il est des unités des nations 

Il est des cimetières opéra 

Il est des vieux morts 

Il est des tranquillités borgnes 

Il est des responsabilités poliomyélitiques 

Il est des peuples saouls 

Il est des populations affolées à volonté 

Il est des irrationalités gratuites 

Il est des dirigeants vecteurs des découragements 

Il est des villes qui puent la corruption 

Il est des nations qui engrossent le régionalisme 

Il est des cimetières trop propres 

Il est des blanches pages 

Il est des noirs historiques 

Il est des mythes usés 

Il est des héros ratés 

Il est des martyrs surpris 

Il est des bêtes martyres

Il est des inutiles martyrs 

Il est  des questions aux réponses emprisonnées 

Il est des terres empoissonnées 

Il est des silences bêtes 

Il est des écrits 

Il est des auteurs 

Il est de cultures désossées

Il est des terres aux joies interdites 

Il est des arrestations pour rire sur la place publique 

Il est des procès pour jouissances sexuelles 

Il est des pendus pour bonheur affiché 

Il est des républiques s’en foutistes 

Il des voix des nations et de peuples 

Il est de Myriam Makeba 

Il est de Martin Luther King 

Il est d’Abraham Lincoln 

Il est des terres masquées 

Il est des nations maquillées 

 Il est des nations copiées collées 

Il est des peuples trafiqués 

Il est des terres satellites 

Il est des procès multicolores 

Il est de papes sans Rome 

Il est des  vies trop vécues 

Il est de pléonasmes exigés 

Il est de nombre trop nombreux 

Il est de dirigeants putes 

Il est des écrits 

Il est des auteurs 

Il est de Beckett 

Il est de Paolo Cœllo 

Il est des terres alchimies 

Il est des enfers convoqués 

Il est des paradis radiés 

Il est de peuples frits 

Il est des chefs salops 

Il est des pleures  averses 

Il est des funérailles d’éternités 

Il est des  histoires illisibles 

Il est des histoires annihilées 

Il est des histoires refusées 

Il est des histoires interdites d’écrire 

Il est questions de l’heure. 

 

 

Papy Maurice Mbwiti, « Ratures » 

 

 

Nous sommes en 1222 et dénommé Soundjata Keita se prépare à une lutte de longue haleine pour unifier le mandingue. Il prend la tête de l’ésotérique confrerie des chasseurs, et ensemble ils définissent alors les bases juridiques de l’empire nouveau, une charte qui préfigure encore plus puissamment que la Magna Carta de ce qu’on appellera plus tard les droits de l’homme : c’est la charte du Mandé, plus diversement connue sous les appellations de Donsolu Kalikan (Serment des chasseurs), Dunya Makilikan (Injonction au monde), ou plus couramment Manden Kalikan (se Serment du Mandé). 

Quand on pense que la Charte du Mandé date de 1222 et que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui a fait de la France la « patrie des droits de l’homme », ne date que du 26 août 1789, on est écœuré devant cette extraordinaire faculté de l’Europe à ramener tout bien à elle, à s’approprier la paternité, sans partage, de tout progrès matériel, intellectuel et moral, accompli par l’homme dans le temps et l’espace. Parler de nos apports à l’histoire de l’homme, c’est, aux yeux du président français, nous protéger contre tout apport extérieur, nous accrocher à une « pureté » illusoire. 

 

Le président français a tort de blâmer notre prétendue quête de la « pureté », notre prétendue propension à la ghettoïsation ; s’il faut parler de ghettoïsation dans le domaine de la culture, il est à reconnaître que celle-ci a toujours été un des traits distinctifs de la politique française de tous les temps. Le métissage de la société française, dont on parle tant, a été un phénomène naturel indépendant de toute volonté politique délibérée ; dans ce domaine de la culture, avec la certitude arrogante que son modèle national est universel, la France a toujours été préoccupée davantage par la volonté de donner, d’assimiler l’Autre en annihilant sa culture que par l’ambition de recevoir. On comprend que Nicolas Sarkozy nous appelle généreusement à nous « greffer » à ce qu’il croit être l’ « universel ». 

L’affreuse politique de l’assimilation ! Le piège est toujours là. 

 

« L’Afrique répond à Sarkozy contre le discours de Dakar », Makhily Gassama, p.30-31 

 

… Etre un chef d’Etat relativement jeune et inexpérimenté ne donne à personne le droit d’être aussi puéril. Lorsqu’on dirige un pays important, on ne pas pousser trop loin le jeu du « moi-je-ne-suis-pas-comme-les-autres ». 

Ce manque d’humilité d’un homme que l’on dirait encore choqué d’avoir si aisément atteint son but, l’a amené à aligner, devant un auditoire particulièrement averti, les plus désolants clichés de l’ethnologie coloniale du XIXe siècle. La science s’intéressera peut-être un jour à ce cas de figure : un président étranger, du haut de son mètre soixante-quatre, le procès de tous les habitants d’un continent, sommés d’oser enfin s’éloigner de la nature, pour entrer dans l’Histoire humaine et s’inventer un destin. Remises au goût du jour par des auteurs français surtout soucieux de flatter la négrophobie ambiante, ces thèses servent à conforter une lecture révisionniste de la colonisation, du génocide des Tutsi du Rwanda et de la Traite négrière. La phrase : « Ce sont des Africains qui ont vendu aux négriers d’autres Africains est d’une colossale ineptie, elle est tout simplement indigne d’un président de la République. C’est une insulte à la mémoire des victimes et une infâme relativisation de la violence fondamentale du commerce triangulaire. Jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, une nation n’en a opprimé une autre sans avoir bénéficié de la complicité, voire du zèle des élites du pays conquis. Au dire de Robert Paxton – dont le travail sur Vichy est une référence absolue -, Adolf Hitler n’était pas spécialement intéressé par l’occupation totale de la France : il lui suffisait de la neutraliser et d’en faire une simple base arrière. Ce sont les autorités étatiques françaises de l’époque qui l’auraient vivement pressé de se montrer un peu plus ambitieux, que diable. Et qui donc, sinon l’écrivain Charles Maurras, a salué comme une « divine surprise » l’entrée des chars allemands dans Paris le 14 juin 1940 ? Le constat vaut pour d’autres parties du globe. 

… Le président français a dépassé les limites du tolérable et – bien au-delà des fameux « pays du champ – beaucoup de descendants d’esclaves vont se demander comment on en est arrivé à une situation où un responsable européen peut se permettre de tenir publiquement, sur le lieu même du crime, de tels propos sur la Traite négrière. 

 

« L’Afrique répond à Sarkozy contre le discours de Dakar », Boubacar Boris Diop p.137-139 

 

 

 

Et si on te disait indépendant, je rirai aux éclats 

Mon rire n’est pas un rire 

J’ai le visage jovial pourtant mon cœur saigne 

La tomate, les oignons de ma cuisine proviennent de  Tonton Paul 

Je suis une forêt dont la loi protège 

Les grands sont les partenaires des braconniers 

Je transpire le sang 

Les ciseaux dont je me coiffe les cheveux sont de Tonton Camille 

Livraison excessive à domicile…. 

Exagération des réunions de famille…. 

Trois morts non compris pour une devise 

Zéro infrastructure globale…. 

Jouissance réglementée …. 

Utilisation abusive 

Nullité de ma dignité 

 

Et si on te disait 

Je dirais que je suis un singe apprivoisé 

Une longue et grosse chaine à la hanche 

De la cage où j’étais pour la chaine 

On me promet mais on ne me donne jamais la clé 

J’éclaire sans être éclairée moi-même 

Je vis sans être vécu par eux 

Je crie, ils rient à gorge déployée 

Je pleure, ils chantent tchatcha tcha 

Je dors, ils dansent le tango 

 Et si on te disait indépendant 

 

Ne suis – je pas comme cet enfant  dont la maman a dit : «  a partir d’aujourd’hui, tu es dépendant, tu te prends en charge toi-même » 

 Tante  Francine paye mon instruction 

Oncle Bernard se charge de mon éducation 

Le riz que je consomme provient de tante Charlotte et Oncle Pascal 

Mon poulet et ma viande proviennent de mon frère Honoré 

Mes vêtements  et chaussures viennent de Tonton Ngwangula 

Mon maquillage est de ma sœur Deborah 

Mes distractions et loisirs arrivent de  l’oncle Sam 

« ils pètent tellement haut que leurs culs et  c’est moi qui encaisse les dégâts causés par eux 

Je suis riche sans être riche 

Je les dépouilles de leurs poubelles pour m’enrichir 

Je suis un abreuvoir où toutes les bêtes plongent leurs gueules 

Et  si on te disait indépendant 

Mon œil, je répondrai je suis dépendant de tous  et de tout                                                                                              

 

 

 Jonathan Kombe,  « …Et si on te disait indépendant… ? » 

 

 

Troisième chaussure : Le préjugé selon lequel celui qui critique est un Ennemi. 

Nombreux sont ceux qui pensent qu’avec la fin du monopartisme, l’intolérance envers ceux qui pensent différemment a disparu. Mais l’intolérance n’est pas que le produit des régimes politiques. Elle est le fruit des cultures et le résultat de l’Histoire. Nous avons hérité de la société rurale une notion de loyauté qui est trop paroissiale. Cette façon de décourager l’esprit critique est encore plus grave quand il s’agit de la jeunesse. Le monde rural est fondé sur l’autorité que confère l’âge. Celui qui est jeune, celui qui n’est pas marié et qui n’a pas d’enfants, n’a pas de droits, n’a pas de voix ni de visibilité. Et la même marginalisation pèse sur la femme. 

Cet héritage n’aide pas à la création d’une culture de discussion claire et ouverte. Ainsi le débat des idées est remplacé par l’attaque personnelle. Il suffit de diaboliser celui qui pense différemment. Et les couleurs des diables disponibles sont nombreuses : la couleur politique, la couleur de l’âme, la couleur de la peau, de l’origine sociale ou religieuse. 

Dans ce domaine, il existe une composante historique qu’il nous faut prendre en compte : le Mozambique est né d’une guérilla. Cet héritage nous a légué une profonde fierté de la façon dont nous avons conquis l’indépendance. Mais la lutte de libération nationale nous a également donné, par inertie, l’idée que le peuple était une espèce d’armée qui pouvait être commandée par la discipline militaire. Dans les années immédiatement après l’indépendance, nous étions tous des militants, nous avions tous une seule cause, notre âme tout entière cédait en présence des chefs. Et il y avait tant de chefs ! Cet héritage n’a pas contribué à la naissance d’une insubordination positive. 

 

Je vais vous faire une confidence. Au début des années 80, je fis partie d’un groupe d’écrivains et compositeurs à qui fut confiée la tâche de concevoir un nouvel Hymne national et un nouvel Hymne pour le parti Frelimo. La façon dont nous fut confiée cette tâche est révélatrice de cette discipline : nous reçûmes un ordre de mission, nous fumes requis à nos services, et, sur ordre du Président Samora Machel, nous fumes enfermés dans une maison à Matola, avec l’ordre suivant : vous ne sortirez d’ici que lorsque vous aurez terminé les hymnes. Une telle relation entre le pouvoir et les artistes n’est imaginable que dans un cadre historique déterminé. Ce qui est certain, c’est que nous acceptâmes avec dignité cette charge, cette tâche apparaissait comme un honneur et un devoir patriotique. Et nous nous comportâmes plus ou moins bien. C’était une époque de grandes difficultés et les tentations étaient nombreuses. Il y avait dans cette maison à Matola des employés domestiques, une piscine, et il y avait à manger, à une époque où tout cela manquait en ville. Je dois confesser que les premiers jours, nous étions fascinés par tant d’abondance et que nous paressions, accourant autour du piano seulement quand la sirène qui annonçait la venue des chefs retentissait. Cette désobéissance adolescente était notre façon de tirer une petite vengeance de cette discipline de caserne. Le texte d’un de ces hymnes reflétait cette tendance à la militarisation, cette approximation métaphorique à laquelle j’ai déjà fait allusion. 

 

Nous sommes les soldats du peuple Qui marchent à l’avant 

 

Tout ceci doit être perçu compte tenu du contexte, sans ressentiment. C’est ainsi qu’est né A Patria Amada (Hymne national), cet hymne que nous chantons comme un seul peuple, uni par un rêve commun. 

 

Quatrième chaussure : L’idée selon laquelle changer les mots change les choses. 

Une fois, à New York, un de nos compatriotes faisait une conférence sur la situation de notre économie, et à un moment donné, il parla de marché noir. Ce fut la fin du monde. Des protestations s’élevèrent avec tant de force que mon pauvre ami du s’interrompre sans bien comprendre ce qui sa passait. Le lendemain, nous reçûmes une espèce de petit dictionnaire des expressions politiquement incorrectes. Etaient bannis de la langue des mots tels qu’aveugle, sourd, gros, maigre, etc. 

Nous avons été à la remorque de ces préoccupations d’ordre cosmétique. Nous reproduisions un discours qui privilégiait le superficiel, et qui suggérait qu’en modifiant son aspect, on le rendait acceptable. Aujourd’hui, par exemple, nous constatons qu’il existe des hésitations sur le fait de savoir si nous devons dire « nègre » ou « noir ». Comme si le problème résidait dans les mots en eux-mêmes. Ce qui est curieux c’est que pendant que nous continuons à débattre de ce choix, nous continuons à utiliser des expressions qui, elles, sont réellement péjoratives, comme « mulato » ou monhie » (métis ou Indien au sens péjoratif). 

Il existe toute une génération qui est en train d’apprendre une langue – la langue des workshops. C’est une langue simple, une espèce de sabir à mi-chemin entere l’anglais et le portugais. En fait, ce n’est pas une langue mais un vocabulaire de pacotille. Il nous suffit de bien savoir placer quelques mots à la mode pour parler comme les autres, c’est-à-dire ne rien dire. Je vous recommande tout particulièrement quelques mots comme par exemple : 

-         desenvolvimento (développement soutenable) 

-         awarenesses ou accountability (prise de conscience) 

-         boa governaçao (bonne gouvernance) 

-         parcerias sejam elas inteligentes ou nao (partenariats, qu’ils soient ou non intelligents) 

-         comunidades locais (communautés locales) 

 

Ces ingrédients doivent de préférence être utilisés dans un format « Powerpoint » (copyright Microsoft). Une autre manière de faire bonne figure dans les workshops est d’utiliser abondamment les sigles. Je cite ici une phrase envisageable extraite d’un rapport existant peut-être : les Odms du Pnud s’équipèrent en Nepad de l’Ua et du parpa du Gom. A bon entendeur un demi-sigle suffit. 

Je suis d’une époque où nous étions appréciés par ce que nous faisons. Aujourd’hui, ce que nous sommes est apprécié par le spectacle que nous donnons de nous-mêmes, par la façon que nous avons de nous mettre en vitrine. Le curriculum, la carte de visite pelins de raffinements et de titres, la bibliographie de nos publications que presque personne n’a lues, tout cela parait suggérer une seule chose : les apparences valent désormais davantage que notre capacité à faire des choses. 

Beaucoup d’institutions qui devraient produire des idées produisent aujourd’hui du papier surchageant les étagères de rapports destinés à devenir des archives mortes. Au lieu de solutions, on trouve des problèmes. Au lieu d’actions, on suggère de nouvelles études. 

 

Mia Couto, 3e et 4e chaussure extraits de « Les 7 chaussures sales » 

 

 

Tout a commencé à la fin de la semaine dernière, par un banal coup de téléphone. 

Nous roulions de bon matin vers le centre-ville en direction du ministère des Affaires stratégiques, quand retentit une stridente sonnerie. 

Mon patron, le ministre des Affaires stratégiques (respect, respect) a commencé à répondre de sa voix autoritaire habituelle ; puis au fur et à mesure que durait la conversation, sa voix se délestait de sa componction ministérielle pour s’effilocher dans une sorte de courtoisie obséquieuse que je ne lui connaissais pas du tout, même lorsque le Patriarche-Premier l’appelait en catastrophe. 

Une fois la communication terminée, mon patron de Ministre a soudain pris un air bizarre, à la fois penaud et excité. Il finit par me révéler : « Pilote, mon pilote, tu ne le diras à personne : je viens de recevoir un appel du Roi Albert II de Belgique en personne ! » 

J’ai cru à une blague, j’ai souri et j’ai réagi en ces termes : « mais, patron, c’est impossible, le Roi Albert II ne vous connaît pas. Et d’ailleurs, en quelle langue, avec quel accent vous a-t-il parlé pour que vous le reconnaissiez aussitôt ? » 

Mon patron de Ministre, excédé, m’a rétorqué : « Imbécile ! Je devine l’arrière-pensée de ta question : le Roi des Belges n’est ni flamand ni wallon. Le Manneken-Pis est-il un pisseur flamand ou wallon ? La bière Jupiler donne-t-elle une cuite flamande ou wallonne ? Les frites belges ont-elles un goût néerlandophone ou francophone ? La Brabançonne des Belges (c’est-à-dire leur Marseillaise), a-t-elle des sonorités liégeoises ou anversoises ? Pilote, vaut mieux te taire. » 

 

Je me suis tu toute la journée. Je me suis tu encore tout le lendemain jusqu’au moment où retentit un autre coup de téléphone, avec les mêmes sonorités insolites. 

Par expérience et par intuition, je sais reconnaître les coups de téléphone les plus sophistiqués, du plus « stratégique » au plus « cop » (combine en lingala) et codé, que ce soit celui du Patriarche-Premier, ou celui de la mère ya palais (maitresse de maison), ou celui de quelque « bureau » périphérique, ou celui de quelque commissionnaire importun, ou encore celui de quelque cousin couci-couça… 

Ce soir-là, à peine le téléphone avait-il grésillé que j’annonçais déjà à mon patron de Ministre que l’appel était spécial et qu’il venait de loin, de loin. J’avais raison : au profil bas-en-bas de mon patron de Ministre, j’ai compris qu’il s’agissait d’un correspondant très en haut d’en-haut… 

Mon patron m’annonça plus tard que c’était de nouveau le Roi Albert II de Belgique. Je ne me suis pas retenu ; je me suis mis à rire à gorge déployée, au risque de cogner un poteau. Je me suis surpris à rire et à dire entre deux hoquets : « Ah, ah, ah, patron ! Elle est bonne, la farce-là du Roi ! Ah, ah, ah ! La farce tranquille du Roi ! » 

Mon patron de Ministre a soudain changé de mine et a failli me gifler en disant, entre deux hoquets de colère : Pilote, on ne rit pas des Affaires stratégiques ! On ne rit pas d’un Roi, surtout pas celui du Royaume de la Brabançonne. Pilote, vaut mieux te taire. » 

Je me suis de nouveau engouffré dans le mutisme pour 48 heures. Mais entretemps, que de suspense et de mélodrame ! On aurait un roman d’espionnage. Les premières 24 heures, mon patron et moi les avons passé presque dans la clandestinité, sur les berges du fleuve, dans les recoins discrets d’un village de pêcheurs de Kingabwa, à bord d’un vieux rafiot en ruines. Nous les avons passées en compagnie de deux « Noko » aux allures d’espions. 

Les deux vrais-faux espions belges marchaient à pas feutrés en vérifiant à gauche et à droite s’ils n’étaient pas suivis. Et parlaient en chuchotant et en passant, par des codes, du français à une autre langue énigmatique que je devinais être le flamand. Les conciliabules ont duré toute la journée. Et, fait curieux, la moitié du temps, les deux vrais-faux espions belges et mon patron se sont évertué à chanter et à rechanter la Brabançonne, comme une chorale en intense répétition à la veille d’une grande première. 

Pour ma part, tapi aux abords du fleuve, j’ai été chargé de faire le guet pour prévenir toute intrusion inopportune, y compris celle des pêcheurs pisseurs et défécateurs impénitents et tout terrain… 

… Dernières 24 heures. Nous sommes, mon patron de Ministre et moi, en route pour le cabinet. Encore un coup de téléphone insolite. Encore, parait-il, Sa Majesté le Roi Albert II de Belgique ! 

Plus tard, mon patron de Ministre m’annoncera que le Roi des Belges, en vertu des prérogatives qui lui sont dévolues, vu les tergiversations indéfinies de l’ex-futur Premier Ministre Leterme, vu son incapacité à maitriser les méandres du pays de la Brabançonne, vu la versatilité des politiciens belges plus ou moins déterminés à dépecer leur royaume, mais en revanche vu la disponibilité et la nationalité plurielle d’un candidat alternatif flamingo-wallono-congolo-kuba, le Roi donc avait mis un terme à Leterme, ex-formateur démocrate-chrétien, et s’en remettait (fait unique dans l’histoire !) au Ministre congolais le plus vertébré, celui des Affaires stratégiques. Avec mission d’informateur, avec possibilité à court terme, de devenir… formateur. 

J’ai alors entendu mon patron de Ministre entonner la Brabançonne comme peut-être jamais aucun Leterme ne l’aurait fait… 

 

Yoka Lye Mudaba, Les Confidences du chauffeur du Ministre, « Crise en Belgique : 1+4 à la congolaise ? » 

 

 

 

- Clap ur hands ! 

   Eldridge descend de l’estrade. 

   Applaudissements. Brefs. Sans rappels. Quelques sifflets émanant d’un groupe de congressistes. Badgés et cocardisés. Prothésistes dentaires, pétroliers du Texas ou chirurgiens-plasticiens. 

   - C’est nul ! C’est totalement dépassé ! C’est complètement ringard ! C’est de la merde totale ! Ça ne ressemble à rien ! It Sucks ! 

 

   Eldridge s’adresse aux spectateurs. 

   - Et maintenant, mesdames et messieurs, je vais faire circuler la corbeille parmi vous. La corbeille, c’est normal. C’est comme au temple. Mais dans ma corbeille, mesdames et messieurs, j’aimerais bien que vous mettiez cinq dollars. Ou dix dollars. Ou vingt dollars. Ou même cent dollars. Ou même plus, parce que moi, je n’suis pas l’officiant d’une église épiscopale d’Upper West Side ni d’une synagogue d’East Village, je ne fais pas du bizzness, moi. 

   Les congressistes manifestent leur désapprobation. Bruyamment. 

   - Bullshit ! Connerie ! Indécence ! Impudence ! Inconvenance ! Blasphème ! On n’a jamais vu ça ! 

   Eldridge s’énerve. 

   - Je suis marié, moi. J’ai des enfants à nourrir, moi. Je ne fréquente pas les cercles huppés de Upper East Side. Je n’habite pas un appartement de luxe sur la bordure ouest de Central Park. Ni  sur Park Avenue. Ni sur Madison Avenue. Je ne fais pas mes courses à la 57e Rue Est. Je n’emprunte pas le Washington Bridge tous les soirs, pour rentrer chez moi, dans une belle villa avec jardin d’hiver, piscine privée, tennis couvert et femmes de ménage hispaniques non déclarées. 

   - Enfoiré ! Andouille ! Hippie ! Rappeur ! Slammer ! Zoulou ! 

   - Je ne suis pas né sur un plateau de cinéma de Hollywood ou sur une table de jeu d’un casino de Las Vegas, moi ! Ni dans un champ de pétrole de Port Arthur ! Ni sur un terrain de golf de Georgie ! Ni dans une éprouvette du Centre for Reproduction Medicine and Infertility de Manhattan ! 

   - Extravagant ! Choquant ! Grotesque ! Ridicule ! Débile ! Immature ! Infantile ! 

   - Je ne suis même pas né dans une famille de la upper middle class africaine-américaine de South Orange, moi ! Pas même sur la moquette pourrie d’un mobile home minable d’un quartier sinistre de la banlieue d’Atlanta, moi ! Ni dans une réserve indienne de Californie ! Ni dans un champ de pastèques de l’Alabama ! Ni dans un logement social de Loïsada ! Ni dans le quartier dominicain de Washington Heights ! 

 

 

Didier De Lannoy, extrait de « Jodi toute la nuit » 

 

 

 

Fallait-il écrire sur cette fameuse date du 30 JUIN ? 

Fallait-il écrire pour ces héros nationaux, lesquels je ne sais pas. 

Il parait même que sur cette liste déjà très selecte vient de s’ajouter un vivant est-ce une manière de lui précipiter  vers la tombe.    

 

Non, de toutes les façons même si c’était le cas il y va tout droit rejoindre les siens, ceux de son époque, ceux là pour qui on a chanté indépendance tchatcha par Kalé Jeff ; 

Ceux là  qui sont dans le club des pionniers de l’indépendance 

Ceux là dont l’évocation des noms renvoient à Léopoldville 

Ceux là qui l’ont revendiqué par leurs propres voix 

 Qu’est qu’ils en on fait, ceux là qui croyaient que c’était un objet palpable 

Ceux là même qui pensent avoir été dupé par le jeu des colons 

 

Et si on te disait  indépendant 

Je répondrai faudrait il encore que je me sente indépendant sans le crier à corps et à cris 

Sans chialer haut et fort que  nous sommes une nation souveraine 

En même temps  que on se console à appeler le belge Noko, puisque c’est de lui qu’il s’agit le Belge 

Faut il encore que je me sente congolais, non seulement moi mais aussi mon père, ma mère, ma grand mère, ma femme, ma fille, mon voisin, 

Sans que dans ma tête continue à persister cette dualité d’avoir été Congo belge, congolais, zaïrois, puis congolais 

De toutes les façons il n ya pas longtemps que je suis congolais, 

En Europe  la communauté continue de m’appeler zaïrois 

Il ya des   mots et des termes qui  ne se marient pas,  qui ne  concordent pas 

 A tenir hors de la portée des enfants 

Des bruits des véhicules, des  moteurs vrombissants 

Des silences lourds, des microbes aérobiques et anaérobiques 

Le tic tac de l’horloge qui bidule, une respiration constante et permanente 

Des eaux qui coulent, des tuyaux en fuites 

Des mémoires valsantes    

Des témoins gênants 

Des  hommes et des femmes plus vieux que leur nation 

La nation  congolaise ne nous contient pas tous, la mère nation n’est pas génitrice  de tout son peuple, notre histoire est récente, trop jeune peut être mais vieillie tout de même 

Vieux na nga dans  notre espérant e vie à quarante six ans  pour les hommes et de cinquante et un ans pour la femme, elle mérite d’être appelée vieux par le Kinois, elle a quarante neuf ans 

 

Et si on te disait  indépendant 

Je répondrais du riz thaïlandais, du poisson de Venezuela, des tomates de brésil, des oignons péruviens, de l’eau  pure Canadienne, de l’huile  de palme Bolivienne ; du sucre de chine, de Makayabu Zambienne, de la farine du Zimbabwe, des rats Chinois, l’aiguille  à coudre Taïwanaise,  du vicks chinois et des inflammations congolaises, 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrais des soldats rwandais, burundais, soudanais, des milices ougandaises, des chars angolais, des « SIDA » importées, des viols imposés, des morts congolaises 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrais des coltant  américains, de la cassitérite chinoise, de l’or français, du diamant belge, du cuivre japonais, du cobalt  suédois, de l’uranium coréen, des dollars américains, des patrons indiens, des riches  juifs, de la pauvreté congolaise 

 

Il ya des   mots et des termes qui  ne se marient pas 

 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrais   des magasins pakistanais, des alimentations indiennes, du chawarma libanais des shop chinois, des ouvriers congolais,  des sous payés, des exploités travaillant dix heures par jour  enfermés dans l’entrepôt bondés des odeurs chimiques des cosmétiques à décaper la peau , le cerveau, l’âme  mais aussi la dignité, dix heures oui ! De 8à 18heures, pissant et chiant dans un sachet noir et oui bien noir, patron Mundibu, mungamba congolais, nous sommes le 30  Je gagne 30 dollars 

Le seuil de la pauvreté est de consommer au moins 1dollars  par jour, c’est ce que je fais 

 

 Et si on te disait indépendant 

Je répondrai  du travail au noir chez soi, sans papiers, sans logements, sans hosto, sans boulot, sans Metro, sans diniero, trop c’est trop 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrais Mission des nations unies au Congo, lieutenant malgache, capitaine sri-lankais, major sénégalais, colonel  Costa ricains , caporal équatorien , sergent  capverdien , Armes russes, Kalachnikov bolchévique, armée mondiale casque bleu, casque blanche, casque jaune, casque noire, casque verte,  village déserte, cases brulées, cimetières et églises profanées , sécurisation planétaire et désolation congolaise 

 

Et si on te disait   indépendant 

Je répondrai mina sema mumbafu weye, funga kinua, uko ya wapi, i mumbafu weye 

 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrai Banque mondiale, banque africaine de développement, Fonds monétaire international, PNUD, PNUD AIT, PMURR, programme multisectoriel d’urgence, de redressement, PMU, pari mutuel urbain, plan de redressement biennal, triennal, quinquennal, cadre macro économique, les mécanismes de redressement sectoriel, maitrise de l’inflation 

 

Je te répondrai , contrôle de la masse monétaire, injection des devises étrangères, taux  d’accroissement , taux fixe,  taux flottant, taux parallèle , taux officiel, taux de chômage taux de change, déperdition de la monnaie congolaise, hausse du baril de pétrole, révision de prix du carburant, réduction de la gramme du pain  victoire « kanga journée » ,des nouveaux trous dans la ceinture 

 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrais corruption, concussion, pendaison, saucisson, assassinat, impunité, détournement à outrance, déchéance, 

 

Et si on te disait indépendant 

Je répondrai batanga mapanda batanga pe yo sia ! (Si ‘il fallait citer les indépendants, penses tu vraiment en faire partie ? Mon œil !). 

 

 

Papy Maurice Mbwiti, « …Et si on te disait indépendant… ? » 

 

 

Mais quel toupet de vouloir balayer des siècles de civilisation en une phraséologie burlesque et cynique, débordante de contradictions ! Quelle indécence de se targuer d’effacer l’histoire de l’Afrique, tout un continent, juste à coups de reconstitutions narratives et poétiques de l’ « identité de la marque francophone » ! Mais, bon Dieu… 

Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine de demander pardon, qu’on laisse au moins à la victime la décence d’effleurer elle-même ses plaies ou de célébrer sa défaite. L’histoire ne s’oublie pas. Ce n’est pas Sarkozy qui nous enseignerait le contraire. Ce n’est ni la France qui le ferait, elle qui vénère les musées, fait même de ses lieux de culte des lieux de mémoire. Ni cette Europe qui tire son épanouissement d’une capitalisation intellectuelle, matérielle ou spirituelle de tous les héritages de tous les peuples qui l’ont traversée. Elle qui, par ses nombreux intellectuels et hommes de culture, étreint sa mémoire, l’entretient. Mais ce qui est bon pour les autres ne l’est certainement pas pour les nègres ! 

Cependant l’histoire peut aussi s’oublier. Surtout lorsqu’on lui impose la volonté de son anéantissement par la chape de silence, une armada de mécanismes d’acculturation ou un harcèlement par le mensonge. Néanmoins, nul ne peut occulter les conséquences visibles, tangibles. Elles ne sont ni du domaine de l’utopie ni du domaine de l’hypothétique. Elles participent d’une relation de cause à effet. Il n’y a pas de cause sans effet ! 

Au nom de quelle théorie du développement veut-on que les nègres occultent les effets de l’esclavage, la colonisation, ou de la néo-colonisation dans laquelle ils pataugent encore ? Mais la question n’est certainement pas celle-là. C’est plutôt sur le pourquoi qu’il faut s’arrêter. Pourquoi veut-on que les nègres s’oublient ? Deux réponses faciles s’offrent à moi : la première réside dans le miroir tendu qui dérange en ce qu’il rend aux injoncteurs un visage étonnement tordu, scrofuleux ; la seconde dans cette tentative chevaleresque de marketisation des rapports politiques. 

Secret de polichinelle, en effet, que la fierté – elle aussi bien teigneuse – la fierté à la gauloise de pratiquer l’amnésie volontaire face aux tribulations d’une histoire violente dont la France sort souvent honteuse, ainsi que de l’inadéquation avec sa prétention à moraliser les autres peuples sur le concept des droits humains. La France officielle n’a jamais regardé en face ni son passé esclavagiste, ni son passé colonial, ni son passé vichyste, ni les atrocités auxquelles elle a pris activement part en Algérie, à Madagascar, au massacre des Bamilékés, à la guerre du Biafra, à la guerre civile larvée au Tchad (où l’on ne dira jamais assez le rôle obscur de Giscard d’Estaing, puis par la suite de Mitterrand et Chirac), au génocide des Tutsi au Rwanda. On ne la refera sans doute pas ! 

Quant à l’autre argument, relatif au marketing politique, je m’y risque sans gants. En effet, serions-nous peut-être juste permanentes marchandises ou consciences instrumentalisés d’acheteurs ? Nous sommes de la marque « nègres francophones, modèle déposé, fragile et prisée pour sa légendaire disponibilité » ! A ce stade, on ne nous laisse pas non plus l’alternative du non-choix. 

… Si mon regard ne m’abuse, Sarkozy ne me renvoie rien d’autre que l’image de ce marchand d’épices colporteur au bagout grossier, ce bonimenteur de l’entreprise qui se fend d’un « notre entreprise a une histoire et cette histoire c’est aussi la vôtre, c’est la nôtre à nous tous. Mais dans l’affaire que nous avons en commun, le partenariat me parait inégal. Nous autres, la France, investissons tout ; alors que vous autres, les Africains, paresseux ataviques, vous vous contentez de cueillir les fruits de nos actions. Je vous propose une OPA vu l’état délabré de votre part. Et je sais que de l’opération, vous ne sortirez que perdants eu égard à votre vision désespérément statique d’un monde immobile dans un monde mobile… Je vous propose cette OPA : l’Eurafrique… » 

J’emprunte à Boris Diop et à sa saine indignation cette expression qui clôt la palabre : En Françafrique désormais, le roi est nul… Je partage entièrement son point de vue. Mieux que nul, le roi est nu. Il n’est plus qu’un vulgaire bonimenteur marketeur dévoilé ! 

Sarkozy s’amuse ! 

Sarkozy nous lit-il seulement pour que nous nourrissions l’espoir qu’il nous entende ? Le regard n’a pas changé. Ne changera pas de sitôt. N’aura peut-être jamais l’occasion de changer.  

 

 

« L’Afrique répond à Sarkozy contre le discours de Dakar », Koulsy Lamko, p.186-190 

 

 

Ne peut-on pas dire « Fête nationale » comme tout le monde ? 

Oui, « Fête nationale »… ça ne tuerait personne d’en faire une vraie fête nationale. 

Là déjà, il y a comme un hic à mon avis. 

Ou alors « ils » revendiquent le fait qu’on n’ait pas avec eux accumulé les trahisons, les bousculades ? Fête de l’indépendance, point, barre. 

Au suivant ! 

Et dans tout ça, si on me disait « indépendante »… ? 

Premier reflexe, je répondrais : Toi-même ! Salope, imbécile, goujat, qu’est-ce que tu crois ? Ta mère ! 

Et seulement après, je pourrais réaliser vraiment et prendre la peine de… 

C’est vrai quoi ! « Indépendante », ça ne me renvoie en premier lieu qu’à insulte, parjure, et donc besoin de répliquer, de se bagarrer. 

 

Non, je déconne. Là, j’ai voulu faire de l’humour… 

Je n’ai pas le sentiment d’être indépendante en dehors de ma famille, de mon travail et mes amis, je veux dire, le truc lié à cette date du 30 juin, « indépendante politique », voilà, eh ben c’est comme si je n’avais pas le droit de me dire ou de m’entendre dire « indépendante » sous-entendu « politique »… 

Pourquoi ? 

Tout bêtement parce que je ne maitrise pas les paramètres et les implications avec cette date. Je suis une fille indépendante, autonome, libre, ma famille et mes amis ne le savent que trop bien, je me le suis prouvée à moi-même à suffisance sur le plan professionnel et financier, mais après, s’il faille me mettre sur la lignée des « gens », ceux-là, les « héros », je n’ai rien à dire. Et donc, merci d’être venus si nombreux et au revoir… 

Non. Je déconne. Eh ! 

Franchement ? Que je dise vraiment ce que je pense ? 

Cet hier-là, 30 juin, ne m’appartient pas, et j’ai du mal à me l’approprier. 

Et même si je voulais, je serais toujours mise à l’écart. Par les ayant-droits… Il y en a tellement ! Ceux qui sont nés en 1960, les évolués du moment ainsi que les adultes de l’époque, plus les expatriés partis en catastrophe. Ouais, je dis expatriés pour éviter de dire Belges, vous avez vu hein ? C’est à tous ces ayant-droits que je pense… 

Y a qu’à voir comment ils préparent le cinquantenaire de l’indépendance de ce pays mien, l’année prochaine ? Parce qu’ils ont leurs souvenirs, dans lesquels nous ne sommes pas. 

Des souvenirs sans projections, sans perche pour nous, pour le présent et encore moins pour le futur. 

Une commémoration, voilà ce que c’est ! 

Mais se demande-t-on si les gens, en marchant, en vivant, en s’habillant, ou alors en ne travaillant pas, en ne rêvant plus, en ne se distrayant plus, ces gens donc, s’est-on demandé s’ils se sentent « indépendants », s’ils se disent « indépendants » ? Comment se sentir indépendant sans cash, disons-le… 

Moi, j’ai toujours besoin d’avoir des sous dans mon sac quand je sors. Oui, et avec ça Congolaise ! Eh oui, ça existe. Même si je me fais inviter, même quand je me fais inviter, il me faut du cash à moi, qui m’appartienne, mon argent, ça fait bien dans la tête, on peut alors me dire « indépendante » même cinquante fois, j’adhère. 

Mais à un type qui a bossé quatre semaines pour avoir son cash, il ne l’a pas, et on lui dit « indépendant », comment croyez-vous qu’il se sente ? S’il vous dit : toi-même, imbécile, ta mère ! Est-ce qu’il n’aurait pas dû, avec tout ce qu’il trimballe dans sa tête ? 

 

Imaginons deux secondes l’échange… Petit scénario… 

-          Hé gars… Hé, je te cause, toi, « indépendant » ! 

-          Toi-même ! Imbécile. Laisse-moi tranquille… Indépendant, indépendant… 

 

Ou encore : 

-          Si on vous disait « indépendant »… ? 

-          Hein ? Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour… ?  

 

 

Ou alors : 

-          Heu… vous sentez-vous « indépendant » ? 

-          Ah ! Laisse… La petite dernière, elle n’a pas dormi de la nuit, elle a fait de la fièvre… Si sa sœur n’était pas revenue avec un peu d’argent, je ne sais pas… Le petit avant, on l’a chassé de l’école parce qu’il n’avait pas payé ses frais, bon sa sœur, la plus grande, elle a donné de quoi couvrir les frais du petit jusqu’à la fin de l’année scolaire… 

 

 

On continue ? 

C’est vrai, là, j’avoue je suis de parti-pris, de mauvaise foi même, je refuse d’analyser vraiment, je ne vois qu’une certaine catégorie de personnes… 

C’est que l’adrénaline monte de plus en plus. 

Je commence à me mettre en colère. 

Si on me disait « indépendante » ? Oui, je le suis… 

Parce que je refuse d’être une foule, la masse, une statistique. 

Je suis une individualité, j’ai un nom, j’existe, et mes souvenirs comme ma vie, j’ai envie de les partager, à mon niveau, avec « le sort qui fait la famille et le choix, les amis »… 

 

Indépendants hier, oui, indépendants aujourd’hui, ce n’est pas évident, alors demain, laisse tomber ! 

Si j’ai réussi à percer dans leurs souvenirs sans partage, c’est que je suis curieuse. J’ai dû faire du forcing et montrer de l’intérêt. Si ça ne dépendait que d’eux, ça resterait une histoire de secte, rien que la leur. Heureusement qu’il y a eu Lumumba… 

Lumumba au moins me donne quoi me mettre sous la dent. Un indépendant, un indépendantiste même qui se connecte à mon présent et à mon futur, qui partage son idéal et ses rêves, comme Martin Luther King, comme Mandela, comme Steve Biko, comme Thomas Sankara, des individus dont on parlera toujours au présent, même demain… 

 

Il n’empêche… Ça devrait être « la Fête nationale » congolaise… 

 

Je ne suis pas une foule, une masse, une statistique. J’ai besoin de croire aux choses pour qu’elles existent, pour les maintenir en vie, même si pour certaines, je doive attendre, voire passer (pour ne pas dire trépasser), pour entrevoir des résultats, mais ça n’arrête pas pour autant ma quête, mon désir : Croire ! Parce qu’aujourd’hui m’appartient… 

Hier est à eux, demain je ne serai peut-être plus là, alors aujourd’hui je témoigne, je raconte, je résiste et je crois. Je continuerai de croire d’ailleurs malgré mes doutes, mes découragements, mes insuffisances, mes échecs. 

Parce que je peux me le permettre. 

Parce que je navigue dans les eaux de l’humain, même aux prises avec tout ça, et d’ailleurs c’est normal on n’est pas en politique… parce qu’en politique, en tout cas la « leur », des réponses toutes prêtes existent, et il n’y a pas de place pour le doute ou le questionnement, jamais… 

 

Si on me disait « indépendante » ? 

Pas besoin qu’on me le dise, je le suis, à ma manière. 

Et pour emprunter les paroles de Garcia, je dirais que je le suis parce que sur les routes, je suis consciente qu’il n’y a que du déjà-vu. Par des tas d’autres. Avant moi. Des hôtels, des portes qui s’ouvrent facilement. 

Des verres où l’on a déjà bu. Des chansons déjà chantées mille fois. 

…Ils savent siffler. 

Embrasser mieux que moi. 

Ce gâteau, j’y ré goûterai plus tard. 

Et cette fenêtre… combien de gens se sont déjà penchés à cette fenêtre ? 

Cette série de répétitions, de fausses annonciations qu’est la vie. Ça devrait me mettre à l’aise, nous mettre à l’aise. Et pourtant, on s’angoisse. 

 

« La partie est jouée d’avance, et hormis la date de ta mort, tu connais déjà le type de marbre et la couleur des couronnes et les phrases en lettres dorées de ceux qui ne t’oublieront jamais. » 

 

C’est pour ça que je m’arrange pour retrouver à chaque pas le goût de la première fois. 

Faire de chaque chose la première expérience. 

Pour preuve ? Là, maintenant, c’est Moi… Bibish Marie-Louise Mumbu, la première femme qui lit ce texte, qui boit mon café, qui prend un bain, qui se laisse toucher par mon homme, qui rêve d’avoir des jumeaux, qui pianote sur ce clavier. 

 

Si on me disait « indépendante », selon leur date, c’est ça que je voudrais retrouver ! 

Une petite vie bien à moi… 

Du cash, un salaire, des choix, des revendications, des rêves, un homme, une maison, un emploi, des frontières, des gamins, un pays, et… une fête nationale…  

 

 

Bibish Marie-Louise Mumbu, « …Et si on te disait indépendant… ? » 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Merci d’avoir passé cette soirée avec nous. 

Merci d’avoir été là dans ce travail de mémoire que nous avons fait, un mot qui perd tout sens dans ce démocratique Congo : la mémoire ! 

C’est tellement facile de sombrer dans l’amnésie, surtout collectif… 

Nous, on résiste !!!!! 

Et on partage… 

 

papymbwiti@yahoo.fr 

jonathan@yahoo.fr 

(je ne suis pas sûre du mail de Jonathan, les gars, aidez moi merde !) 

bimalouse@yahoo.fr 

 

 

 

 

 

 

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