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Exil aux Marolles de Inge Schneid

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Inge Schneid
Exil aux Marolles

Collection « Je »

En 1942, Inge Schneid a douze ans, elle est juive et laïque, comme toute sa famille. Soixante ans plus tard, elle écrit, pour nous, pour les siens…

Ce récit est drôle, émouvant, fort, trépidant et enivré de soif de vivre et de rire…

“Je vivais une enfance heureuse entourée de nombreux oncles et cousins. Nous occupions une jolie maison entourée d’un jardin au bord du Danube où je faisais mes premières brasses. Une famille chaleureuse. Que fallait-il de plus pour être heureux ?

Tout bascule lors de l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne en 1938 par les nazis. Vite, la fuite et l’immigration en Belgique, l’hostilité de la population envers nous parce que nous parlons allemand, la langue de l’ennemi. Et toujours, l’angoisse, la misère au sein des Marolles, la mendicité, le Mont-de-piété étaient notre quotidien.

C’était en 1942 au cœur de Bruxelles…”

ISBN 978-2-87003-516-0 / février 2009
144 pages / format 13,5*20,5 cm / 15 euros

Extrait

(…)

Il y eut des suicides. Tout cela à cause du sacro-saint Rassenwahn (folie raciale), au nom de la pureté du sang aryen ! Prétextes, radotages, diva­gations de démence et mauvaise foi ! Polo était outré de ce que l’on avait fait subir à Mina. Les nationalistes allemands étaient jaloux de la réussite et du savoir-faire de la communauté juive. C’était une minorité travailleuse et florissante. Le bouc émissaire idéal pour justifier la crise économique des années trente et Goebbels, par ses discours haineux, savait convaincre !
“C’est la faute aux Pfaffen ! (péjoratif, calotins)”, rétorquait Angela et elle leur fit endosser aussitôt les causes de l’antisémitisme (l’Eglise était la grande préoccupation de ma mère). Il était évident que, devant tant d’excès, certains prêtres et curés de campagne compatissants ne faisaient pas le poids. Les gens avaient peur. Tout résistant était envoyé sur-le-champ à Dachau.
Polo devait reprendre les tracts qu’il avait cette fois planqués sous le plan­cher de notre barque verte. La promenade devait être la dernière sur le vieux Danube si paisible. Ma mère et Polo ramaient tous deux, murmurant à l’abri des oreilles malveillantes. Avant de nous séparer, Angela lui dit : “Sois vigilant s’il te plaît !”

Une nouvelle lettre de mon père nous parvint. Il était très tracassé. Angela qu’attends-tu pour venir me rejoindre ? Que l’on te mette au pilori ? Maman était très attachée à son mari qu’elle pensait absolument en sécurité en Belgique, mais elle tenait tellement à cette maison qu’ils avaient planifiée, bâtie avec la force et l’enthousiasme de leur jeunesse. Elle faisait partie de la famille, elle nous couvait et nous nous sentions en sécurité sous son toit pointu. L’abandonner était un réel crève-cœur pour ma mère. La situation se dégradait pourtant vertigineusement, mais, mentalement, Angela n’était pas encore prête. L’exil est un pas difficile à franchir.
Mon père avait des ennuis avec la gendarmerie. Il était entré illicitement en Belgique. Sa logeuse commençait à avoir des doutes et elle l’avait dénoncé à la police. Il était en passe d’aller en prison avec Abineri et d’autres clan­destins s’ils ne quittaient le royaume endéans les quarante-huit heures. “Il ne nous manquait plus que cela”, dit Angela anéantie.
Mais le pire devait encore venir. Les dernières correspondances de mon père avaient été censurées.

Un matin, nous reçûmes un courrier de format inhabituel. Ma mère blêmit, ses mains tremblaient, elle déchira en hâte l’enveloppe. Je vis une feuille blanche dont l’en-tête était la croix gammée. Elle était sommée de se ren­dre avec sa fille à la Gestapo à heure et date précises. Voyant sa pâleur et sa nervosité je demandai : “Qu’est-ce qui se passe encore ?” J’allais le découvrir.
Le divorce
Le 2 décembre 1938 Angela Schneid gravit, le visage tendu, mais avec di­gnité, les quelques marches du perron de la Gestapo (police secrète d’état). Je suivis avec une marche d’écart un imposant escalier tournant qui nous amena au palier. Les deux battants de la grande porte étaient ouverts et deux hommes habillés en civil nous attendaient. Celui qui prit en charge ma mère clamait haut avec dédain et mépris : “Voilà bien les couards de Juifs, ils abandonnent femmes et enfants !”

L’homme aux chaussures brunes assis sur le coin d’une table un pied au sol, balançant l’autre avec nonchalance, m’observa un moment puis sèche­ment m’adressa la parole : “Tu vas à l’école tchèque ? Hein, que tu vas à l’école tchèque !” (La Tchécoslovaquie résistante était donc aussi dans le collimateur des nazis). Fort embarrassée, je levai les yeux et cherchai dé­sespérément le regard de ma mère. Elle était interrogée à l’autre extrémité de la pièce. A dessein, elle se détourna afin qu’ils ne s’imaginent pas que nous nous étions consultées à l’avance. “Tu vas à l’école juive ? Hein, que tu vas à l’école juive !” Je répondis à chaque fois : “Je vais à l’école pour garçons et filles à la Konstanziagasse de Floridsdorf et Fraülein Gerda Beck est mon institutrice.”

Nous étions debout et j’entendis quelque chose comme Rassenschande ! S’accoupler avec un membre juif était un verbrechen (crime) ! On ser­monna ma mère d’avoir épousé un sous-homme qui a souillé la pureté de la race aryenne. Elle était konfessionslos (sans confession), mariée à un Juif, slave, donc ennemie du Reich à trois titres. Si elle ne voulait pas être envoyée dans un camp de rééducation avec sa fille, elle devait divorcer sur-le-champ et se conformer aux édits de l’ordre nouveau. Elle devait se séparer de ce traître qui était planqué à l’étranger (la censure avait bien fait son boulot). Que pensait-elle en ce moment, sous pression et rabaissée ? Elle était confrontée à un débat intérieur intense.

Ma mère acquiesça, jeta un vague regard sur les documents, elle signa et marqua son accord sur tout. Elle prononça une seule syllabe : “Ja.” Elle avait hâte de quitter cet endroit maudit.; sauver sa fille et en finir au plus vite !
L’interrogatoire terminé, Angela Novotny descendit avec dignité les esca­liers. Le divorce était ratifié, avec effet immédiat, sans jugement aucun, avec un nouveau statut discriminatoire qui se nommait dans le jargon nazi mischling (métissée) au premier degré. Maman poussa un soupir de sou­lagement ! “Tu vois, Inge, il est des moments où l’impératif est de se taire. Contre la mauvaise foi, on ne peut rien. Le silence est d’or.” J’ai retenu cette formule qui me sauvera de la déportation en 1944.

Ma mère estima qu’elle ne s’en était pas trop mal tirée. Ses nerfs se relâ­chaient à présent. Son visage reprenait des couleurs. “Tu as bien répondu, Inge”, dit-elle sur un ton de félicitations. Soudain son visage s’empourpra anormalement. “Promets-moi, jure-moi que tu ne parleras à personne de ce divorce. – Même pas à papa ?”
Elle ne put s’empêcher d’ébaucher un sourire. C’est juste un secret, un secret de famille. “C’est quoi mischling, maman ?”

Maman avait déjà pris sa décision. Non, sa fille n’allait pas être stigmatisée. Non, elle n’allait pas être une citoyenne de troisième catégorie. Non, elle n’allait pas être reléguée ! Elle devait rejoindre d’urgence son mari en pays neutre, cette fois c’était une question de sécurité.

En ce triste début janvier 1939, Angela mit la clef sous le paillasson. Je rangeai dans mon coffre à jouets, le petit parasol, les poupées, mes billes, les livres d’images. Pour marquer mon territoire, sur le pignon je lançai une fois, deux fois, trois fois la balle, je comptai jusqu’à dix et répétai autant de fois : “Il faut que je m’en souvienne !”
Les beaux yeux bleus de maman étaient embués de larmes. “On reviendra maman ? – Pas de si tôt !” Sa réponse laissait un espoir.
Pour notre départ, mes oncles m’offrirent une montre-bracelet en or. Afin de ne pas attirer l’attention, nous emporterions un minimum de bagages. Ma mère obtint le passeport de Reichsdeutsche et un visa de tourisme pour la France, sous je ne sais quel prétexte. Sur le perron de la gare, Polo, Yoji et Karl m’embrassèrent plus fort que d’habitude. “Tu vas apprendre le français Kraxelbär (petit koala) ! Tu en as de la chance !” Qu’est-ce que je m’en fichais pas mal ! J’eus un pressentiment que je ne pouvais définir. Les portes du train claquèrent, le chuintement de la locomotive s’anima, le sifflement du départ retentit. “Inge, viens, dire au revoir !” Je ne le fis pas. Un sentiment d’angoisse m’envahit à nouveau. Le wagon s’ébranla dans un crissement de roues.
Je ne devais revoir aucun d’eux.
Deuxième partie
La lente déchéance
1939

La lettre au Roi

Mon père nous attendait sur le quai de la gare du Nord. Il me prit dans ses bras et me souleva en riant. “Tu es contente de revoir ton papa, Inge ?” Je répondis : “Oui, oui”, subitement intimidée. “Je l’espère bien !”, dit-il en m’embrassant. Tellement de choses s’étaient passées depuis son départ. Cela avait-il mis des distances entre nous ?
“Enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle !”, dit-il à maman pour la taquiner. Leçon qu’il avait apprise par cœur dans son almanach pour la sé­duire et lui montrer les progrès qu’il faisait en français. Il n’avait pas changé, je retrouvais son rire, ses dents blanches, ses cheveux noir geai ondulés, son teint tzigane, son auriculaire avec sa chevalière en onyx noir.

Il faisait nuit, il bruinait, le temps était humide. Nous avions quitté Vienne sous la neige. Après de longues heures passées, en train, en bus et à pied, avec changement de gare (puisque sensées aller en France), nous étions arrivées à destination fatiguées, nos vêtements défraîchis. Ce voyage avait été sans fin, épuisant. A chaque fois je demandais : “Arrivons-nous bien­tôt ? C’est quand que l’on verra papa ?”
Embrassades, baisers ! Maman, sur la pointe des pieds, les deux mains ap­puyées sur les épaules de son mari, la tête nichée dans son cou, explosait : “Nous en sommes quitte, nous les avons semés ! La terreur était derrière nous !” Je marchais entre mon père et ma mère, radieuse, embrassant la main de papa et puis celle de maman. “On ne se quittera plus jamais n’est- ce pas ?”

Nous longions rue Neuve. Passant devant un cinéma rutilant de lumières, mon père me chuchota : “Regarde-moi ça ! Demain, nous ferons un tour sur les grands boulevards. – Ne parlons pas trop haut allemand, nous devons nous montrer discrets ! – Pourquoi ?”
La police avait relâché mon père de la prison de Saint-Gilles depuis peu. La logeuse, rassurée qu’il ne fût pas un délinquant, puisque relaxé, lui avait heureusement renouvelé le bail.
Ce grand moment de bonheur, fut de brève durée et tourna carrément en déception : la chambre était abominable ! Elle était meublée de deux lits métalliques à hauts barreaux séparés par une table de nuit en bois brun sur laquelle se trouvait un broc et une cruche assortie. Dans le bas du meuble, un pot de chambre ! Deux fauteuils bruns affaissés, usés aux accoudoirs encadraient une table de cuisine à tiroir dont on avait visiblement raccourci les pieds. Dans un coin, trois portes étroites à charnières peintes en blanc faisaient office de paravent mobile, lequel cachait un réchaud à deux becs : la future cuisine de maman ! Une vieille lampe à pétrole, transformée au gaz, pendait au milieu du plafond. Elle diffusait une lumière suffisamment claire pour distinguer le grotesque du logement. Le robinet d’eau se trou­vait sur le palier. La plaque bleue apposée sur la porte du rez-de-chaussée, eau et gaz à l’étage, répondait aux normes annoncées.; rien à redire !
Ma mère, ayant vite fait le tour, dit avec une pointe d’humour : “Le mobi­lier a probablement connu la Grande Guerre !” L’unique fenêtre donnait sur une petite cour intérieure sinistre. La toilette, un abri en bois, y était à disposition de toute la maison. Il se dégageait une odeur de canalisation.

Pour notre arrivée mon père m’avait offert un pyjama neuf. Je n’étais pas pressée de l’étrenner ni d’aller dormir dans cette cage où s’empilaient de laides couvertures brunes. Ma mère vit l’expression de dégoût sur mon visage, m’encouragea et me dit que tout cela ne serait que provisoire. “Re­garde les draps sont propres. Tâche de dormir maintenant ma chérie.” Mais une soudaine rage me fit repousser les couvertures. Une révolte intérieure me submergea, j’avais l’impression que l’on m’avait dupée. Je m’étais fabri­qué un monde féerique, avec un roi et sa couronne et des princes habillés de blanc, conte dans lequel je m’identifiais à la princesse et non à Cen­drillon. Pas étonnant, adulée comme je l’étais par mes oncles et entourée d’une fratrie de huit garçons ! Mais je sentais aussi que ce provisoire ne le serait pas.
Tout ce qui m’entourait n’était que laideur et pauvreté. Nous habitions dans une des ruelles au cœur des Marolles.

Je tirais ma tête des mauvais jours. J’entendis mon père dire : “Angela, je regrette vraiment, tu vas découvrir que ce n’est pas si facile !”
Finalement, je m’endormis assommée de fatigue.
La nuit porte conseil dira maman très souvent. Tous les soirs nous allions dormir tôt, pour ne pas augmenter la consommation de gaz incluse dans le prix de la location. Madame D. pouvait mettre à exécution sa menace de nous faire payer un supplément. Il en serait de même avec l’eau.
Aux aurores, la communauté d’exilés à Bruxelles épiait attentivement cha­que bruit venant du dehors. A cinq heures et demie, rassurée, elle achevait sa nuit. “Rendormez-vous mes chéries, le gaz coûte cher !”, disait papa subtilement. Nous éclations de rire à chaque fois !

Les jours passaient dans l’incertitude. “Qu’allaient-ils faire si la gendarmerie revenait ?”, demandait Abineri. Cela rendait la vie en communauté difficile. Ma mère avait un visa de tourisme pour la France. Mais elle ne partirait pas sans son mari ! Tout cela me paraissait compliqué ! Il fallait faire quelque chose ! Le Rabbi n’avait pas de solution miracle à proposer. Si, trouver une personnalité influente, faire intervenir une autorité…
“Le Roi Léopold III !”, s’écrièrent Adi et Abineri, comme un seul homme. Le groupe s’esclaffa de rire, pensant à une farce. Maman, avec son sens pratique, opina de la tête : “C’est en effet à sa Majesté Léopold III qu’il fallait s’adresser !”

Personne au monde n’était vraiment au courant de la détresse dans laquelle se trouvait la communauté juive en Autriche et en Allemagne. Il fallait pas­ser le message à la plus haute autorité du pays. Tout le monde se regarda étonné, l’idée semblait audacieuse.
Fritz demanda : “Comment écrit-on au Roi ? Une simple lettre ? A quelle adresse ?”
Dès le lendemain, Max acheta de l’encre noire, des plumes fines et à la ronde, du papier ministre en quantité et des enveloppes adaptées. Abi­neri, Fritz, Adi et Max se mirent à l’ouvrage. Je sais qu’il y eut plusieurs brouillons. Tout devait être écrit sur une seule feuille : sa Majesté ne devrait pas tourner les pages. C’est qu’il y avait des règles bien précises lorsque l’on écrit au Roi, protocole exige ! Entre la date et Sire, il fallait laisser un grand espace blanc. La même distance devait être respectée entre Sire et le corps de la lettre. La marge de gauche serait aussi large que possible (indis­pensable pour les annotations royales). En finale, la formule de politesse, à bonne distance, pour équilibrer le texte, ce qui laissait très peu de place pour défendre notre cause !
Le vocabulaire, ciblé et pesé, devait convaincre en peu de mots. Maman ne cessait de corriger.
La calligraphie se devait d’être soignée. Les trois hommes et Max s’appli­quaient à l’écriture gothique, traçant de magnifiques majuscules et des jambages pointus. Maman en profita pour me faire des dictées. Je bou­gonnai !
Mon père écrivit la supplique en allemand. Son écriture régulière et ses ma­juscules furent jugées les plus élégantes. L’enveloppe, recommencée trois fois, fut formulée : A Son Altesse royale Léopold III, Roi des Belges.

Avant la mise sous enveloppe, nous regardâmes le chef-d’œuvre étalé de­vant nous. Nous étions d’accord. C’était un bel ouvrage ! Comment l’expé­dier ? Personne n’osait aller au bureau de poste. “On va se faire pincer”, annonça Abineri avec pessimisme. “C’est un quitte ou double”, disait Adi.
“Elle est écrite, elle partira. J’irai la porter personnellement au palais du Roi !”, lança maman.
Tous les regards se tournèrent vers Angela, motivée et déterminée !
“Tire tire la chevillette et la bobinette cherra”
La lettre au Roi, bien protégée dans une farde à rabat, nous marchions ma­man et moi, vers le palais de Bruxelles, non sans nous tordre les chevilles sur les pavés irréguliers, typiques de la capitale. Devant la grille, deux guérites se dressaient, installées de part et d’autre de l’entrée, deux soldats montaient la garde. Ils n’avaient pas l’air bien méchants, ils faisaient plutôt office de figurants.

“Bon signe”, annonça maman. “Le drapeau flotte sur la hampe, le Roi est présent.”
Elle me dit en riant : “Nous ne serons évidemment pas reçues par la grande porte ! Il y avait certainement, dans l’enceinte entourant le château, une ouverture pour livreurs, ou une conciergerie quelque part.”

Nous longions la grande muraille. Anxieuses ? Je ne le pense pas. Lors­qu’on pense au pire, que l’on évoque, en quelques lignes, les lois iniques et atroces du régime en Autriche et qu’on s’adresse à la plus haute autorité parce qu’il n’y a plus rien d’autre à faire (la supplique étant notre dernier refuge et espoir). Même si elle n’atteignait pas le cœur du souverain, notre conscience serait tranquille.; nous aurions tout essayé. Nous n’aurions plus peur, mais nous serions désespérés.
C’est en confiance que nous sommes arrivées à une porte tout à fait nor­male, peinte en noir. Sur le côté était fixée une sonnette. Maman l’actionna. La clochette royale tintait comme toutes les clochettes du royaume. Rien ne se passa. Elle essaya une seconde fois. Sans résultat. Une troisième fois, sans succès.

“Tire tire la chevillette et la bobinette cherra !”, dit la ballade.
“Essaye à ton tour”, dit ma mère. Je tirai deux coups et nous attendîmes. Mettant l’oreille sur la porte, elle dit : “Ecoute quelqu’un vient !” De légers glissements de semelles frottaient le sol et se dirigeaient vers la porte. Celle-ci grinça, s’ouvrit et je vis une figure extraordinaire devant nous : un laquais en habit à queue de pie, souliers noirs vernis, tenant un plateau en argent dans ses mains gantées de blanc.
Ma mère s’inclina, je fis une révérence et maman dit clairement : “C’est pour le Roi.”
Il s’inclina avec aisance à son tour, prit le pli que maman lui tendait, le mit sur le plateau d’argent. La porte fit à nouveau ce bruit de frottement et se ferma. Nous attendîmes éberluées que le glissement des pas s’estompe. C’était donc aussi simple que cela de faire parvenir du courrier au Roi !
Encore stupéfaites, nous nous sommes regardées pendant quelques ins­tants, allégées d’un poids. Nous redescendîmes vers les Marolles, convain­cues d’avoir fait ce qu’il fallait.
Les compagnons d’infortune, restés à la maison, voulaient tout savoir, mais il n’y avait rien à raconter ! “Quand pensait-elle que le Roi allait répon­dre ?”, demanda le plus tourmenté, Abineri. “Le temps que la bienséance le permettra. – Ca veut dire quoi ?”, demanda Fritz. “Je ne connais pas son emploi de temps”, répondit Angela en haussant les épaules. Mon père nous embrassa et nous félicita de notre sang-froid. J’étais très fière d’avoir participé, comme on le verra, à un tournant presque historique pour la communauté !

L’attente allait commencer. Néanmoins, chacun préparait ses arrières dans le cas d’un échec toujours possible. Ma mère irait à l’ambassade de France pour prolonger son visa et plaider pour son mari. Elle se sentit aussi res­ponsable pour Max, sans famille. Cependant, les rumeurs couraient qu’en France les expulsions allaient bon train aussi. Un atlas sur les genoux, Abineri déclarait qu’il valait mieux faire toute l’Europe à pied que de se jeter dans la gueule du loup ! Sur ce point, tout le monde était d’accord. “La caisse commune se vide”, avertit Angela sur un ton chantant pour faire diversion. Elle fit des pâtes elle-même, à la main.; une fois égouttées, chacun les saupoudrait au sucre et à la cannelle, le cacao Kwatta étant épuisé.

Pour passer le temps, nous apprenions tous le français avec Max, qui était en dernière année du Gymnasium. Marie, la blonde fille de la logeuse, aux mains rugueuses à force de vaisselles et lessives, nous proposait son aide, mais elle avait un accent bruxellois déplorable, à la Mademoiselle Beulemans, très drôle en soi ! Notre français devenait une mauvaise contre­façon de l’espéranto ! Elle m’apprit à chanter la chanson de Rina Ketty J’attendrai, le jour et la nuit… très à la mode et à point venue ! Je chantai la première strophe et cela donnait ceci : “Chattendrai le chour et la nuit chattendrai touchours…” Je n’aurais pu trouver une chanson plus appro­priée.; tout le monde riait !
La petite Astrid me prêta un livre de Bécassine que j’adoptai aussitôt, puis ce furent Les malheurs de Sophie. Je plongeai dans la langue française avec la naïve Bretonne et la comtesse de Ségur.
Mes parents discutaient beaucoup à voix basse dans leur coin. Abineri res­tait dans son lit, répétant des textes à haute voix. Après trois semaines de doute, notre démarche fut couronnée de succès. A cinq heures du matin, la gendarmerie frappait à la porte du 29 rue Notre Seigneur, réveillant à nouveau la famille D. La mère de Marie, en peignoir, grommelait : “C’est la dernière fois que je tolère cela, zenne (vous savez) !” Je crus à un juron qu’elle nous lançait à la tête !

Les gendarmes, très corrects, appelaient, par leur nom, Max et les autres, leur signifiant qu’en réponse à notre lettre adressée au Roi, sa Majesté accordait une feuille de route pour huit jours, renouvelable. “Nous avons gagné !”, criait Angela. “Léopold III en personne nous a octroyé un permis de séjour”, dit-elle à la famille D. qui ne saisissait rien à l’affaire. Toutefois, impressionnée que de koning s’intéressa à nous, elle dit à Marie de faire du café.
Mon père en pyjama enlaça maman en robe de nuit, il dansa avec elle une valse sur un mètre carré. Abineri exprima sa joie mimant Charlot, le corps penché en avant, il exécuta des pas de danse, rythmés, faisant du sur-place. Entraînée par l’excitation générale, je sautai sur le lit à ressorts comme sur un trampoline. Max et Fritz dansaient la hora. L’allégresse éclatait, nous exultions !

Le lendemain, les nouveaux immigrés de Bruxelles étaient au courant.; les mêmes règles furent appliquées à tous. Nous pouvions enfin respirer et exprimer toute notre gratitude à Sa Majesté Léopold III.

Retour à l’école

Nous circulions à présent librement, pas seulement aux alentours de la chambre meublée, mais rue Blaes ou rue Haute, peuplées de hères hors du temps, de clochards, de soûlards (pas étonnant au vu de la densité des bistrots au kilomètre).
Dans leurs charrettes à bras, de robustes Bruxelloises vendaient des pois­sons séchés se balançant sur une corde comme du linge balayé par le vent, et des escargots, dans une saumure trouble ! De grands chiens de trait, des molosses de grande taille, étaient attelés lorsqu’ils se déplaçaient. “Dans quel pays étions-nous donc ?”, se demandait Angela. “Cet endroit était in­convenant pour la petite”, disait-elle à mon père. Avait-il pensé à cela ? “Nécessité fait loi !”, lui répondit-il. Angela regretta aussitôt ses paroles de reproche et, elle se mordit les lèvres, glissant vite son bras sous le sien en un geste solidaire.
A présent qu’il était en possession de la feuille de route, mon père était à nouveau en mesure de jouer du piano dans l’un ou l’autre bistrot. Il verrait alors comment améliorer notre logement, n’ayant pas de permis de travail.

L’appui de ses frères lui manquait, les discussions animées autour d’une table, les projets élaborés qui n’aboutissaient pour la plupart à rien, mais renforçaient toujours un peu plus le lien qui les unissait. Les cinq frères formaient la base du clan. Yoji était l’âme de la famille. “Ils ne tarderont pas à nous rejoindre, n’est-ce pas papa ? Comment voyager avec Oma Rési paralysée ?”
Les lettres venant de Vienne étaient plus que préoccupantes. Adi secouait la tête.
Pour l’instant, que pouvait-il faire d’autre que de s’astreindre à étudier le français. Mais il piétinait toujours à la septième leçon de son almanach introduisant les sons nasaux. L’éditeur avait singulièrement accumulé les difficultés : “Ecoute-moi ça, Angela, poisson sans boisson est poison.” La recommandation était précise : “Exercez-vous à prononcer cette phrase autant de fois que possible.” Angela rit ! Mon père n’y arriverait jamais ! Des bonbons seraient toujours des bonnes bonnes !

Plus tard, confronté à je ne sais quelle difficulté grammaticale, il inscrivit sur la page de garde du volume : “Sésame ouvre toi.”
Nous sortions de chez nous plus souvent et mon père nous fit découvrir les magnifiques parcs : le mont des Arts, le Bois de la Cambre et le parc de Bruxelles.
Je pus enfin me promener sur les grands boulevards illuminés le soir, ad­mirer la Grand-Place, revoir le petit bonhomme effronté, faire la file devant les vitrines rutilantes du Bon Marché, décorées pour les fêtes du Nouvel An. Nous remarquions partout les photographies du Roi Léopold III et de la Reine Astrid, serties de noir. Elles s’étalaient partout. La photo de la Reine était bien en vue sur la cheminée de madame D., comme une chère dis­parue faisant partie de la famille. Je la trouvais tellement belle et gracieuse avec son diadème ! La Belgique était encore en deuil de sa Reine.

La vie se restructurait ainsi d’une certaine manière autour de nous. Très vite se forma un comité constitué d’Autrichiens fuyant Hitler, subsidié par le Joint. Sous la dynamique d’Abineri, une troupe de théâtre s’organisa ainsi qu’une bibliothèque. C’était un lieu de rencontre. Mon père connaissait tout le monde. Ma mère se lia d’amitié avec Frau Epstein et Frau Weldler. Je me fis deux amies : Erika et Evelyne. Max rejoignit un groupe de son âge et devint un sioniste enthousiaste. On proposait des conférences, lors du passage de l’une ou autre personnalité, artiste ou écrivain. Chacun mit ses compétences à disposition. C’est ainsi que cela se passait.
Pour mon neuvième anniversaire, en février 1939, mon père annonça : “Fini de flâner, la petite devait grandir et retourner à l’école !”
Flâner, flâner ! Non, mais ! Je n’avais cessé de courir avec ma mère de­puis des mois ! Moralement j’avais grandi. Je n’étais plus aussi insouciante. J’avais vu et je savais que l’homme noir existait…

L’école communale numéro 2, pour filles, de la rue du Poinçon était la plus rapprochée et à mi-chemin du comité. Mon père pourrait m’y conduire à pied.
Chaussée de mes bottines à crochets en cuir brun, longs bas de laine blanche, loden vert à capuche, cartable au dos, maman me présenta à l’école. La première sélection se fit par le concierge, portant képi à écusson réglementaire. Par ses gestes, nous comprîmes que nous ne franchirions pas cette porte cochère sans gants ni chapeau ! J’avais heureusement un capuchon attaché au loden et maman, toujours prompte à réagir le bascula sur ma tête, j’enfilai mes moufles. Elle glissa ses mains dans son manchon, puis elle demanda un rendez-vous avec le directeur. Plus méfiant qu’hé­sitant, le concierge nous annonça Madame la directrice qui était apparue, portant un chapeau à étages en tulle noir. Le croque-mort en personne ! Maman me pinça pour freiner mon fou rire et je fis une révérence.; elle montra notre permis de séjour qui venait d’être renouvelé par la commune et lui demanda de bien vouloir m’admettre à l’école.

Non, je n’avais pas de bulletin à montrer, mais ma révérence avait dû la convaincre, au moins, de mon niveau d’éducation. Je fus inscrite en pre­mière année primaire pour trois mois à l’essai, le temps de me familiariser avec le français et m’initier aux lettres latines.
Madame la directrice m’observait et à travers le langage gestuel signalait que je portais des chaussures et un cartable de garçon ! Nous rappelant que nous étions dans une école de jeunes filles. Elle nous fit d’autres recom­mandations que nous ne comprîmes pas, désigna d’un petit geste de rappel l’échafaudage qu’elle portait et les gants qu’elle avait sous la main. Elle se leva lentement, investie de son pouvoir, et mit fin à l’entretien.

En sortant de l’école, nous avons eu un fou rire que l’on n’oublie pas ! Non par non-respect de la fonction de directrice, mais plutôt à cause du comi­que de la situation : le langage des signes, son chapeau kitsch, son air de grands Airs, sa condescendance, son vouloir paraître et asseoir son auto­rité, sa volonté d’intimider, etc. Tout ce cérémonial d’une certaine bour­geoisie vis-à-vis de laquelle mes parents avaient pris des distances, lors de la montée du socialisme à Vienne.
Le jour de la prolongation de notre feuille de route au service des étrangers à la commune, mes parents avaient des crampes d’estomac. S’il y avait des fonctionnaires compréhensifs, beaucoup l’était moins. Notre nationalité était supprimée : nous étions assimilés aux Allemands suite à l’Anschluss. Les insultes sifflaient entre les dents à notre égard. C’est certain, l’hostilité était présente. A leurs yeux, nous étions la fameuse cinquième colonne envoyée par cette Allemagne ennemie. Fort compréhensible dans cette période de drôle de guerre. Le message, difficile à faire passer était que nous les haïssions autant qu’eux et que nous leur souhaitions le pire. Nous nous trouvions dans cette situation ambiguë : victimes là-bas et coupables ici ! Le manque de communication et de médiation générait méfiance et incompréhension.

Tributaire de l’employé, selon son état d’esprit du moment, le suspens subsistait jusqu’à ce qu’il veuille bien apposer son cachet. Ma mère quittait la maison communale les joues rouges d’énervement et mon père avec un soupir de soulagement. Nous n’étions certains de rien jusqu’à la semaine suivante. La menace toujours présente d’être expulsés était bien réelle. Mes parents se raccrochaient donc à cette feuille de route. Mon père la portait sur lui, comme ma mère portait sur elle, à Vienne, les certificats de baptême. “Quel monde fou !”, dira Angela. “A meshuggene welt !”, dira Adi en yiddish.

Un rire nerveux nous accompagnera dorénavant lorsque, dans le regard de nos interlocuteurs, nous verrions dédain et méfiance.
Le port des bottines et du cartable au dos avait-il donc une connotation masculine ? Pour nous, cela n’avait aucun sens. Lorsque les élèves de ma classe se moquaient de mon loden vert, démodé, sortant de mes alpes, nous avions trente ans d’avance. Le loden obtiendra son titre de noblesse dans les années septante.; il sera le grand chic des fils de la bourgeoisie.
Nous allions nous adapter, le front bas, avec humilité. Surtout ne pas parler allemand, s’effacer !
Seul le rire et l’autodérision seront notre paratonnerre contre les vexations. Pour les habitants, nous étions des boches.
Dès lors, notre organisation de réfugiés avait pris tout son sens et son utilité socio-psychologique. Livrés à nous-mêmes, nous nous enfermions à nouveau dans notre ghetto.
Maman consentit à enlever les sangles de mon cartable mais resta intraita­ble concernant les bottines. J’étais presque dans les normes lorsque je me présentai lundi matin à l’école. J’avais oublié le tablier.; le règlement exi­geait, en alternance, un tablier en vichy rose ou bleu, à longues manches, se nouant à l’arrière. Lorsque je l’enfilai, mon père s’exclama : “Mon Dieu, on dirait une orpheline !”

“Mais quel drôle d’allemand ils parlent ici !” Je corrigeais les élèves avec une bonne intention. “Mais non, petite ignorante ! C’est du néerlandais. La Belgique est un pays bilingue. Tu auras des facilités, car c’est proche de l’allemand, tu verras.” Le néerlandais peut-être ! Le français serait un autre combat. Le verbe ne se plaçait pas à la fin de la phrase !
Mon père lisait maintenant les nouvelles dans le journal Het Laatste Nieuws. “C’est autrement commode”, disait-il. “La vie est suffisamment compliquée comme cela.” Nous parlions tous quatre à cinq langues chez nous. C’était selon les pérégrinations des générations ! Il y avait la langue maternelle, la langue de la grand-mère, du grand-père, la langue du pays d’accueil, sans oublier le yiddish bien entendu. Mon père fit le compte : allemand, tchè­que, yiddish et deux langues nationales. Mon père ajoutait : “Tu as encore de la chance !” En effet, ses parents parlaient russe et polonais lorsqu’il était enfant. J’étais quand même un peu interloquée ! Qu’avaient-ils tant besoin d’avoir la bougeotte dans ma famille !
Si je progressais bien en écriture, par contre je ne m’adaptais pas du tout à l’environnement, à la mentalité, ni même au climat souvent pluvieux. “Nous vivons dans l’espace tempéré du nord, nous ne sommes plus en Europe Centrale”, m’expliquait mon père sur une carte de géographie. “Est-ce que mon cousin Helmut rencontre les mêmes problèmes ? Pour l’anglais comme pour le temps, c’était pareil.”
Pfff ! Même les tramways jaunes ne me plaisaient pas. Chez nous, ils étaient rouges. “Tu t’adapteras”, dit maman. Agacée, je boudai.

(…)

Echos de presse…

Extrait de « Regards » 699

Inge Schneid, « Exil aux Marolles »

La mendicité, le Mont-de-Piété, la misère, l’angoisse, tel est le triste quotidien de Inge Schneid, 12 ans en 1942, en plein cœur de bruxelles. Inge est juive et laïque, comme toute sa famille. Soixante ans plus tard, elle voulait écrire pour nous et les siens. Raconter son enfance heureuse, dans une jolie maison au bord du Danube. Une enfance et toute une vie qui bascule lorsque les nazis annexent l’Autriche. S’ensuit la fuite et l’immigration en Belgique, avec une population hostile face à une famille qui parle la langue de l’ennemi… La révélation d’une mémoire comme d’une expérience intime. Un récit drôle, émouvant, ennivré de soif de vivre et de rire…

Vox août 2009

Inge Schneid, ancienne fonctionnaire, a publié à la Foire du Livre 2009 son livre intitulé « Exil aux Marolles ». Dans son récit, drôle,et émouvant qui raconte le basculement de son enfance heureuse lors de l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne par les nazis. Elle émigre en Belgique et relate son quotidien fait de misère, d’angoisse et d’hostilité au cœur de Bruxelles, en 1942.

Le Rail 2009

Exil aux marolles

Inge Schneid n’a que cinq ans lorsque les lois raciales de Nuremberg sont mises en vigueur dans son pays natal, l’Autriche. Elle vit alors une enfance heureuse au bord du Danube, entouré de ses nombreux oncles et cousins. Mais très vite la situation se dégrade et son père, juif, perd d’emblée son travail après l’entrée d’Hitler à Vienne en mars 1938. Il décide alors de s’exiler en Belgique, un terrain neutre rapidement accessible sans trop de risques. La situation de son épouse n’est guère plus brillante. Sans confession, elle est contrainte par la Gestapo de divorcer sur-le champ sous peine d’être envoyée, avec sa fille, dans un camp de rééducation. Pour éviter à celle-ci d’être une citoyenne de troisième catégorie, Angela décide de rejoindre son mari à Bruxelles.

Nous sommes en janvier 1939 et l’entrée en guerre n’est plus qu’une question de mois.

Septante ans plus tard, Inge Schneid entreprend le récit de ces années noires où sa famille dut se débrouiller pour survivre au froid, à la faim et à la déportation dans le quartier des Marolles où elle avait pu trouver refuge. Un refuge rendu possible par la personnalité de ses habitants et l’aide des compatriotes.

La situation n’était pas facile à vivre car les Schneid parlaient la langue de l’ennemi. Il eut été vain aussi d’essayer de convaincre tous les interlocuteurs de leur bonne foi et de leurs convictions. Dès lors, quand ils ne se cachaient pas, ils faisaient profil bas.

L’enfance a ceci de magnifique qu’elle est l’insouciance même et qu’aucun parent n’est enclin à l’ôter à ce qu’il y a de plus cher, fût-ce aux prix des pires difficultés. C’est en cela qu’il puise la force et l’énergie à se battre. Le témoignage d’Inge Schneid est éclairant à cet égard. Il est d’autant plus prenant qu’elle parvient à restituer à son récit la fraîcheur de ses jeunes années, avec sa part de drôlerie, d’envie de rire et de vivre tout simplement.

Book & Co by FASTe

Exil aux Marolles

L’auteur habite le quartier

En 1942, Inge Schneid a douze ans, elle est juive et laïque, comme toute sa famille.
Soixante ans plus tard, elle écrit, pour nous, pour les siens…

Ce récit est drôle, émouvant, fort, trépident et enivré de soif de vivre et de rire…

« Je vivais une enfance heureuse entourée de nombreux oncles et cousins? Nous occupions une jolie maison entourée d’un jardin au bord du Danube où je faisais mes premières brasses. »

Une famille chaleureuse. Que fallait-il de plus pour être heureux?

Vite, la fuite et l’émigration en Belgique, l’hostilité de la population parce que nous parlons la langue de l’ennemi. Et toujours, l’angoisse, la misère au sein des Marolles, la mendicité, le Mont-de-piété étaient notre qotidien. C’était en 1942″.

Extrait de Carrefour – Service Social juif –

Décidément, le Club Amitié compte parmi ses membres des personnalités intéressantes, complexes, apparemment lisses, dont on ne soupçonne pas, à première vue, le passé douloureux et la force de caractère.

Inge Schneid est de celles-ci. Charmante dame, discrète, n’étalant guère sa culture, elle vient de publier un livre de mémoire « Exil aux Marolles (Editions Couleurs livres asbl. Charleroi). Ecrit dans une langue fluide, non dénuée d’humour, par l’auteure elle-même, ce « récit de vie » n’est pas une de ces interviews réécrites par un professionnel. Inge y raconte les quinze premières années de sa vie: de sa naissance à Vienne, le 21/2/1930, à la fin de la guerre, vécue à buxelles, en mai 1945. Dès le départ, la vie d’Inge n’est pas banale, née d’un mariage mixte: de son père Adolf Abraham Schneid, juif laïc et socialiste « assimilé » et de sa mère Angela Novotny, d’origine chrétienne devenue « sans confession ».

Tous deux, issus de la petite bourgeoisie autrichienne, s’étaient connus aux Jeunesses Socialistes. Inge, fille unique, choyée de nombreux oncles, tantes, cousins, grandit « dans un nid de douceur », bénéficia des avantages d’un milieu cultivé, anticonformiste, mais fut imprégnée par les principes d’une bonne éducation bourgeoise qu’elle gardera toute sa vie. Au début, enfant gâtée, pourrie même, avoue-t-elle, par son père surtout, elle prenait « des grands airs » que la vie allait lui faire perdre peu à peu. Car bientôt les catastrophes allaient s’abattre sur les juifs d’Autriche.

Le 13 mars 1938 eut lieu l’Anschluss de l’Autriche à l’Allemagne, le 14, son père perdit son emploi. Un nouveau décret national-socialiste exigeant que désormais toutes les entreprises soient « judenfrei ».

En août 1938, M.Schneid s’enfuit vers un pays « neutre », la Belgique.

Fin décembre 1938, l mère rejoignit avec sa fille, clandestinement, son mari à Bruxelles… mais officiellement divorcée parce que la gestapo l’avait contrainte à briser son mariage, ce « Rassenschande » (honte raciale).

Tout le récit qui suit raconte les dix années vécues par Inge et ses parents, surtout dans la rue du temple dans le quartier des Marolles alors très misérable, mais aussi pittoresque, peuplé de mendiants et d’ivrognes. Ces gens étaient aussi des « zwanzeurs », des débrouillards à la limite de la délinquance, mais très solidaires entre eux, hostiles aux allemands et favorables, voire complices des juifs. Si Inge déclarée « métisse » et son père Juif, obligé de se cacher, malade, dépressif, ont pu survivre à la guerre ce fut grâce à la farouche combativité, à la force d’adaptation et à la présence d’esprit d’Angela qui, suivant les circonstances, tira parti de son statut « d’Aryenne », de « Reichsdeutsche » (allemande du Reich).

Son mot d’ordre était ‘Immer weiter! Immer weiter! » (Toujours plus loin). La petite Inge, forte tête s’adapta mal, au début, à la puanteur et à la pauvreté. Obligée comme ses parents d’apprendre le français et le néérlandais et de perdre le fort accent autrichien, elle s’y employa tant et si bien qu’elle s’imprégna même du « brusseleir », le marolien pur jus qui parcourt tout son récit. Très choquée par les rafles et les multiples vexations, Inge était submergée par « un mal de vivre » persistant et demandait en plus à son père: « Papa, pourquoi on n’aime pas les Juifs? ».

Le livre évoque aussi le rôle, bénéfique des organismes clandestins juifs (le C.D.J., le joint) et les débuts de l’A.I.V.G., le futur Service social Juif…

H.H.

A propos de traverse

Un blog consacré aux évènements liés aux ateliers, aux rencontres et aux formations Traverse asbl

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