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La dernière fois de Jean-Claude Legros

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19, septembre 2007, 1001 pages.

Et ta blessure, où est-elle? Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l’on attente à son orgueil, quand on le blesse? Cett blessure – qui devient ainsi le for intérieur- c’est elle qu’il va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de coeur secret et douloureux. 

Jean Genet in Le funambule.  

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Jean-Claude Legros
La dernière fois 
Préface de Jean-François Salmon 

Mon petit-fils Luca est né voilà peu. Son arrivée a rendu une forme de vie à mes morts, aux deuils qui s’enfonçaient dans une sorte d’oubli vaguement accepté.
Les pertes ressemblent aux retrouvailles.

Ce gamin né au Panama – si loin – m’a aidé à mettre en livre, comme on dirait « en boîte », seize souvenirs, seize instants. Une parcelle de moi, vaste et mystérieuse comme le monde qui m’entoure et où nous oublions jour après jour les gestes du jeu de deuil…L’auteur

Jean-Claude Legros est né à Ensival (Belgique), à mi-siècle, en 1950. 
Jardinier indépendant, il a commencé à écrire des poèmes avec sa bêche et ses taille-haies. Puis les mots ont pris le dessus de la terre. 
Il est allé voir au sommet des montagnes des Alpes, de l’Himalaya  et du Fitz-Roy la couleur du ciel. 
Dans l’entre-temps, il a publié des livres de poèmes, un roman, des récits de voyage et des articles à propos de la montagne. 

Editions Couleur livres
Collection « JE » dirigée par Daniel Simon
ISBN 2-87003-455-5 – Octobre 2006

120 pages • Format 13,5*20,5  cm • 12,00 euros

L’escalade utile d’un passé recomposé 

Les yeux en foreuse pour mieux percer les âmes, l’alpiniste Jean-Claude Legros ne croise jamais le regard. Il le soude au vôtre. Pour mieux s’y cramponner. Avec sa quinzaine de livres au compteur d’un plume aux multiples ramages (poésie, romans, récits, nouvelles…), ce solide jardinier, installé à Aywaille, plante chaque mot de ses escapades littéraires avec la science ordonnée d’un semeur à l’ouvrage. Mais par grand vent. Souffle d’inspiration, souffle de vie. Et dernier souffle. 
Car dans sa dernière livraison, ce cinquantenaire aux appétits inclassables a décidé de s’octroyer une pause, entre ses jardins wallons et ses montagnes himalayennes, pour offrir aux lecteurs un livre à la fois rugueux et délicat, intitulé « La dernière fois ». 
(…) 
Seize histoires courtes sont ainsi racontées, mettant chacune en scène un personnage croisé par l’auteur et aujourd’hui disparu. Du père au grand-père, de l’ami alpiniste au copain bûcheron, du recteur de collège au mendiant du supermarché, Jean-Claude Legros plante avec force son piolet dans l’anfractuosité des parois humaines pour mieux en saisir l’épaisseur. 
(…) 
Mais à lire ces moments intimes vécus par un autre, le lecteur ne s’y trompe pas. La faune du premier appartient tout autant à celle du second. Tant ces tartines de Nutella élaborées en silence, ces caisses de souvenirs amassées sous le toit, ces gestes d’amitié soudainement fracassée, ces perfidies jésuitiques de gradés prétentieux appartiennent, à coup sûr, au patrimoine immatériel et universel de toute l’humanité. 
Marc Vanesse, Le Soir, 28/11/06.

Extrait

Avertissement

Mon cher Daniel,
Dans ma région, quand on pressent que l’on va mal digérer un repas, on a coutume de dire ça me reproche.
Je suis persuadé que cette expression n’est grammaticalement pas correcte sauf si, faisant preuve d’anthropomorphisme, on imagine un steak trop vieux ou une sauce trop riche désap­prouver son ingestion et blâmer en quelque sorte le barbouillé de l’estomac en lui infligeant des suées et une impression de mal-être dans sa peau.
J’ai commencé l’écriture du texte qui suit voilà quelque temps.
Le deuil est souffrance car il nous oblige à nous accepter mortel et, par un jeu de reflet, à faire le deuil de notre propre soi.
Chaque après-midi et tous les soirs, je m’évadais dans ces blessures provoquées par les arrachements, les dépossessions, tentant de les alimenter par le souvenir, pour être plus proche d’elles, les rendre plus poignantes avec des mots que je vou­lais très vrais, dans un premier temps, et aussi très joliment écrits.
Je ne vais pas te faire le coup de ces chants désespérés qui sont – croit-on – les plus beaux.
Dans mon village de campagne, l’hiver 2006 a tramé de bien étranges harmonies..: les champs chantaient le désespoir.
Ils n’étaient pas beaux du tout, ces chants de champs..: ils se confondaient avec des cris.
Mis en face d’un sujet de texte à écrire, je me sens comme au pied d’une paroi à gravir.
Au premier toucher du rocher, je ressens la réaction de l’en­semble de mon corps.
Devant le sujet d’un texte, je revis – au sens compris par le nouveau-né – cet instant de l’inaugural toucher de peau de femme. Parfois, rien qu’à la première part de paume sur la première part de peau, on sait si oui… ou non..!
Il en va de même pour les parois, les récits, pour les fem­mes.
Dès les premiers mots du premier texte, j’ai compris ce qui m’attendait..: quand on a un peu de vie derrière soi, on perçoit d’emblée la difficulté d’un pareil saut dans l’abîme creusé par les morts. Il faudrait un parachute ou des ailes d’anges.
Cette immersion dans ma mémoire tenaillante mais si précise m’a valu de terribles sensations de noyade, de longs instants d’apnée.
Je me suis débattu pour garder la tête froide, hors de cette eau de mots qui déferlait – embruns, éclaboussures..!
Heureusement, les aléas de la vie m’ont appris à surnager, comme on dirait survivre.
Parfois, je pouvais regarder tout cela de haut, avec un certain recul.
Je me suis souvent dit qu’il existe un moi-même double qui me suit à la trace et vit quelque part dans un coin de pièce ou dans un bout de ciel. Il me regarde être.
De temps à autre, quand je doute, je l’apostrophe..:
Qu’est-ce que tu penses de tout cela, toi, l’autre moi de moi..?
A cette épreuve d’écriture, il n’a jamais répondu.
Son silence était pire que toutes les hésitations.
Pourtant, il lisait en même temps que j’écrivais.
Il me voyait m’incruster dans ces récits d’abandons, dans ces narrations du déséquilibre. Il me laissait faire, lâchant la bride que j’abattais comme un forcené.
Sadique, ce Jean-Claude-là..? Sans aucun doute. Oublions-le..: il ne m’a été d’aucune utilité.
Il ne m’a pas aidé à m’inquiéter de moi. Il m’a laissé m’en­gloutir.
Aujourd’hui, ça me reproche.
Ce texte me fait mal, m’indispose et me ronge. Ce temps passé dans ces décès à la louche provoque un dérèglement de mes sens les plus primordiaux, essentiels. Les sens qui me font vivre.

Les pertes ressemblent aux retrouvailles.
Etrange, n’est-ce pas, de remarquer qu’en trois lignes, j’ai écrit « indispose, dérèglement, et perte », tous ces mots qui, pour le corps féminin, participent de l’ovulation, signe que tout fonc­tionne, que la fécondation et la naissance sont possibles.
Les pertes ressemblent aux retrouvailles.
Tu le sais, je voyage beaucoup. Ma famille voyage beaucoup. Nous nous trouvons très souvent dans les gares ou les aéro­ports, conduisant l’un, ramenant l’autre. Nous jouons tous au taxi, à tour de rôle.
Nous ne nous tombons jamais dans les bras lors des départs ou des arrivées: une frappe amicale, une embrassade vite fait, un clin de larme d’œil. Et rien de plus.
Je me suis toujours mis à l’abri de ces manifestations d’allé­gresse, cette expansion, cette explosion de sentiments avec laquelle certains se prouvent..–..ou miment de se prouver..– leur amour, leur joie ou leur détresse.
Pourtant les nœuds sentimentaux sont là. Ils vivent dans la gorge, dans le ventre, dans les jambes.
Ils ne s’effilochent pas, ne se dégordent pas.
Ils devraient se mutiler dans l’allégresse, la joie et l’explosion de bonheur. Ce n’est pas mon cas.
Je ne suis jamais parvenu à m’épancher de la sorte.
Ni de joie, ni de colère, ni de tristesse.
Je contiens. Tiens, quel con.
Tu as raison.

(…)

La dernière fois que j’ai vu les yeux de mon père

Depuis des mois, vers onze heures du matin, il entamait sa descente de lit.
Non, il n’était pas vraiment malade..: il en avait marre.
Pourquoi aurait-il quitté la chaleur de sa couette et la pro­fondeur de son matelas si vieux, si mou alors qu’il savait son futur proche se résumer à descendre une volée de treize mar­ches..; à grommeler une tentative de bonjour à ma maman..; à traverser la cuisine..; à s’affaler sur une chaise sans dossier, sa préférée, celle qu’il avait choisie entre toutes..; à regarder l’amoncellement d’épluchures sur la table – ma mère préparait déjà le dîner..– à se beurrer une tartine après avoir circonvenu, d’un coup d’avant-bras brusque, les susdites épluchures, le tas des gazettes publicitaires, les pots de plastique de toutes dimensions contenant tous des je-ne-sais-quoi d’inutile mais qui étaient là..; à grogner parce que le café soluble (Dessert Mariana ou Douwe Egberts Ultra) était trop chaud..; à écarter de la main gauche le rideau pendouillant contre la fenêtre..; à se rendre compte que le cimetière, là, au loin mais pas tant, continuait d’éteindre son paysage..? Pourquoi donc se lever et aspirer la vie..?
Pourquoi, devant sa tranche de pain couverte de margarine et de choco Nutella, alors que fumait la tasse de café – l’anse était-elle cassée, la tasse ébréchée..? – pourquoi se renfrognait-il dans un silence devenu insupportable..?

Il grignotait son pain comme un lapin qui démultiplie à l’infini le mouvement de ses dents.
Il ne mangeait plus ses croûtes. Il aspirait son jus – comme il disait – entre ses dents devenues rases sous le poids de sa pipe.
Il soulevait encore le rideau. Il mettait sa casquette et retrous­sait les bords de son long pull beige quand il partait aux chiottes.
Il ne disait mot sinon pffuutt quand, une heure plus tard, maman posait devant lui l’assiette du dîner, avec viande et légumes.
Il disait pffuutt parce qu’il n’aimait pas cela.
En fait, je me trompe..: il aimait que maman lui suggère une assiette pour avoir le prétexte de dire pffuutt. Mais il n’aimait pas l’acte de bouffe.
Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger. C’est Socrate qui a dit cela.
Il nous répétait souvent cette phrase. C’était son leitmotiv.
Son credo. Sa foi. Sa ligne de vie. Son erreur.

L’erreur de ne pas croire aux bienfaits du plaisir.
Je n’ai jamais vérifié la véracité de cette parole socratique car j’ai toujours douté de ses connaissances philosophiques..:
J’ai lu tout Spinoza, disait-il.
Je préfèrerais n’avoir qu’une pilule à avaler pour le fonction­nement de mon corps. Alors que l’homme va sur la lune, il lui faut encore cuire des trucs et les manger..! Ca sert à quoi, le progrès..?

Je crois qu’il pensait sincèrement et profondément ce qu’il disait.
Il bouffait. Il mettait des choses dans sa bouche. Il emplissait son estomac.
Parfois, lors de dîners, de soupers ou de réunions familiales, il se fendait d’un sourire, d’une appréciation pas nécessairement très relevée..: c’est bon, ouais, c’est bon quand il sentait que les autres convives s’extasiaient d’une trouvaille, d’une fantaisie culinaire ou d’un essai.
Il ne voulait pas dénoter mais il s’en moquait éperdument.
Steak-frites-salade..; patates-haricots-côte de porc..: son bon­heur..!
(Les filets purs d’agneau à la gelée de groseilles surélevés d’une roquette au balsamique toscan, il s’en tamponnait).
Après dîner, il s’installait dans (c’est à dessein que j’écris dans et non sur) une sorte de monticule fait de morceaux de bois et de coussins. Dans le temps – avant que ce magma ne le devienne -, c’était un fauteuil.

Il s’y assoupissait, les deux mains sur le ventre, parfois quel­ques doigts entre ceinture et peau.
Les derniers temps, il ne mettait plus la casquette à carreaux qu’il portait tous les jours, du matin au soir, quel que soit le temps, quand il travaillait. Il restait, cheveux blancs toujours en lutte contre la gravité, amorphe, liquide. Astafflé comme on dit chez nous.
Oui, c’est vrai..: il vivait comme un vieux cadre au mur, un bibelot sur une étagère, un machin dont on prend conscience de l’existence quand on le déplace, pour quelque raison que ce soit, quand on en détache les poussières pour tenter de lui donner un nouvel éclat.
Les derniers temps, quand j’arrivais chez mes parents, je par­lais avec maman, dans la cuisine.
La question se posait en douce mais ne faisait pas un pli..: ça va, lui..?
La réponse n’avait pas lieu d’être dite. Aucun mot n’aurait pu surgir de la bouche de ma mère.
Ses yeux suffisaient. Des yeux tristes, parfois effondrés. Des yeux qui disaient la banalité de cette vie-là, alors qu’ils auraient pu suspecter d’autres chemins, malgré leur âge.

Mon père n’en voulait plus, je crois. Il n’espérait plus rien.
Avait-il trop donné..? Avait-il trop pris..? Se sentait-il coupable..? Se sentait-il frustré..? Se sentait-il qui que ce soit, d’ailleurs..?
Je n’en saurai jamais rien. Je n’ai jamais compris mon papa.
Il ne quittait plus la maison. Parfois il traversait la rue à petits pas. A pas pas.
C’était sans danger..: la rue où ils habitent est un cul-de-sac.
Il regardait, ronchonnant, la vie des serres (depuis une centaine d’années, la famille vit de l’horticulture et du jardi­nage).
Il l’oubliait, de plus en plus. Il était réfractaire – ben tiens..! – à toutes les nouveautés, à toute modernité.
Il s’enfonçait dans le silence.
Il paraissait heureux – est-ce un paradoxe..? – de sa sempiter­nelle mauvaise humeur.
Il s’en contentait, en tout cas.
Il mangeait de moins en moins. Il toussait. Ne voulait plus voir personne. Même ses petits-enfants l’énervaient. Maman ne savait plus quoi faire.
Tout le monde le voyait s’en aller. Tout le monde le sentait s’enfuir du monde.
Pourtant, il n’était pas en prison. Tout le monde le lui disait.
Tout le monde l’incitait à bouger.
Tout le monde tentait de le malmener ou de le bien mener, de l’ébrouer sans trop le rabrouer.

Mais tout le monde en avait autant marre que lui.
Quand il est devenu plus maigre..; quand ses pas sont devenus plus courts..; quand il ne buvait plus que deux ou trois verres d’eau par jour..; quand ça devenait grave – je veux dire assez grave pour que l’on s’en inquiète vraiment, – nous l’avons amené à l’hôpital.
Ce devait être en juillet, un mois d’être. C’était un vrai mois d’été. Il y avait du soleil.
Quelqu’un – sans doute beaucoup de quelqu’un – s’occupe­rait de lui, le prendrait en charge, lui dirait, mieux que nous, qu’il devait manger, boire, pisser, dire, lire… que sais-je moi, de ces malades qui n’en veulent plus..?
On l’entourerait, le soignerait. L’allait-on aimer mieux..?

Cette année-là, j’avais le projet d’escalader le Karakol Peak, un sommet des montagnes de Kirghizie. Je savais que ce ne serait pas une promenade..: trente années d’alpinisme et d’hima­layisme me permettent de jauger rapidement de la difficulté d’une ascension.
J’allais partir en cette mi-juillet. Les sacs étaient prêts.
Dans la chambre d’hôpital, mon père posé trop maigre sur son lit. Je dis salut, je m’en vais, je reviens fin août. Il ne répond rien mais me fixe d’un regard d’yeux fous. Un peu incompréhensifs.
Un peu comme s’ils voulaient dire comment peux-tu partir encore alors que je suis si mal, alors que je ne sortirai pas d’ici..?
Je me suis mis debout lentement.
Il s’est un peu soulevé de son drap, a tenté un basculement de son corps vers le sol.
Peut-être pour me retenir. Je l’ai embrassé, vite fait, j’avoue.
Je l’ai dévisagé.

Ses yeux disaient la souffrance d’avoir été ce qu’il fût.
Ses yeux se taisaient sur l’espoir.
Peut-être si je pouvais recommencer.
J’ai physiquement ressenti, au moment où je tournais la tête vers lui, en passant le cadran de la porte, le cadran du temps, le cadran de la vie, que c’en était fini.
Ses yeux demandaient, priaient, imploraient, s’excusaient.
Il savait qu’il partait. Il savait qu’il mourrait là. Je ne m’atten­dais pas à autre chose. Lui non plus, je crois.
Il me disait, dans ces yeux-là, qu’il voulait que je reste.
Je ne le pouvais pas. Je ne pouvais pas lui faire ce cadeau-là.
Je suis arrivé au sommet du Karakol Peak tel jour du mois d’août.
Mon père est mort à l’hôpital de Verviers ce jour-là.
Comme un pied de nez. Comme une grimace.
Ou un masque de carnaval qui me tirerait une langue très rouge.

La dernière fois que j’ai vu les yeux de mon frère

Je ne supporte plus les rétroviseurs. Je ne veux plus regarder en arrière. Le passé n’a pas plus d’avenir que le présent. No future. Pour rien. Le rétroviseur n’a dorénavant pas plus de place dans ma vie que les innombrables caisses de courrier qui s’empilent dans mon grenier.
Je garde tout..: ce qui entre dans ma boîte aux lettres est conservé. Depuis une dizaine d’années maintenant, tout ce qui s’inscrit dans ma messagerie électronique s’imprime sur disquettes. Je conserve cette masse dans de petites caisses cartonnées, jamais fermées.
Une pièce entière de la maison est encombrée de cette mémoire.
Si vous voulez connaître le montant de la facture que m’en­voya mon garagiste pour la réparation de la pompe à huile de ma Fiat 2000 en janvier 1974, il suffira que vous sachiez que j’ai reçu cette facture et de me laisser quelques heures sans doute – car les cartons sont entassés en vrac– pour la retrouver, avec le sourire. Comme si c’était important..! Comme si quelqu’un, un jour, allait me demander cela..! Je suis de la trempe de ceux qui ne savent jamais à quoi pourraient bien servir les choses qu’ils maintiennent en vie..; de ceux qui fron­cent les sourcils devant un objet devenu obsolète, hésitent un temps puis énoncent on ne sait jamais. Ca pourra toujours servir.
J’aime tout garder..: preuves d’existence, délires paranoïaques d’assurance de vécus, peurs d’oublis.

Je collectionne le contenu de ma boîte aux lettres..: le courrier personnel, bien sûr, les invitations, les avis. Revues d’instants, escarbilles, éclats de passé qui pourraient ressurgir tels des moments complices, soirées absorbées, happées par un avant qui se réanimerait par l’évocation d’un papier relu. Comme si je vivais encore ce grenier, ces sourires..!
Comme si ces caisses pleines de temps gommaient le temps..!
Pourtant, j’ai conscience qu’une bonne partie du passé n’est qu’un oubli postposé, que tôt ou bientôt il finira dans une caisse au fond d’un grenier, au plus profond d’une pièce où je ne vais plus jamais sinon parfois, au printemps, quand des chouettes y laissent leurs pelotes, quand des oiseaux – les­quels..? – viennent chier sur mes caisses pleines de ce courrier reçu pendant trente ans.

Dans ce grenier, on trouve aussi des vêtements, des jouets, des syllabus d’université et des bulletins de mes années pri­maires. Ils sont maculés de chiures, des vraies, des grosses.
Pas des chiures de mouches. Pas des petits éclats noirs.
Pas simplement des taches..: de vraies crottes d’oiseaux dégou­linantes. Séchées, elles sont blanches et noires. Incrustées dans les tissus comme des preuves de vie.
Les caisses en carton n’ont pas de couvercle.
Ma maison a trois étages. Je dors au premier. Le grenier est au troisième.
Entre la chambre à coucher et le grenier se trouve le deuxième étage (ça, c’est malin, d’écrire cela..!).

Parfois, avant de me coucher, juste avant l’endormissement, j’entends du bruit, là-haut.
Les fouines cherchent les oiseaux à moins que ce ne soit les oiseaux qui tentent de chicaner les fouines.
Je crois qu’ils jouent entre eux et qu’elles jouent entre elles.
Ca fait un bruit de zimboumboum.
Je n’écoute pas..: j’entends le tintamarre..
J’ai toujours aimé le mot « tintamarre ». Il vient du bruit que les gens faisaient avec des poêles et des tambours pour étourdir les oiseaux – principalement des ramiers.
Pour les tuer. Il n’y a pas de ramiers dans mon grenier et je ne tue pas les oiseaux.
Des plumes jonchent le sol, recouvrant les caisses de cour­rier, mes bulletins d’enfance, des tonnes de revues « Ma maison, mon jardin » et « Le Journal des poètes » et « Vertical » et « Alpinisme et randonnée ».
Je n’aime pas certains passés. Je n’aime pas repasser, non plus.
Quand le gardien de mon musée, avec casquette et galons dorés est à son poste, lorsque la visite du site en arrive au stade de la chambre à coucher, le commentaire appris par cœur dit ceci..: un peu plus loin que le lit, vous pouvez consta­ter la présence d’une table à repasser sur laquelle est posé le beau fer…
Il ne s’agit pas d’un de ces fers qui, en plus d’être beau, ergonomique et performant, donne l’heure et, limite, fait de bonnes tasses de cappuccino (pourquoi pas, avec la vapeur..! On y viendra). Non.

Celui-là ne sert qu’à repasser du linge. Il est là, dressé sur sa table depuis des années, quasiment inutile.
Avec lui, il ne se passe rien sinon, de temps à autres, une tentative d’aplatissage d’un col de chemise, d’un shirt, d’un short shirt. Parfois de deux plis de pantalon. C’est de plus en plus rare.
J’économise ainsi l’électricité en me vêtant trois heures avant un événement..: les plis et déplis, les chiffonnages provoqués par la lessive se limitent puis s’estompent. Nul n’y voit rien ou nul n’y prend garde ou tout le monde est poli…
Ca permet des jacasseries fermes, derrière mon dos (d’ac­cord, il vit tout seul, mais t’as vu ses fringues..? Toutes chif­fouillées..!).
Depuis trente ans que je n’aplatis plus grand-chose, personne ne s’est jamais osé ce tiens, tu n’as pas donné un coup de fer à ton pantalon, ce soir..!
Du coup, je ne repasse plus.

Je reviens aux yeux de mon frère et au passé dont le repas­sage nous avait éloignés.
Revenir au passé, c’est revenir au deuil de l’instant.
C’est refouler (dans le sens premier..: marcher à nouveau sur quelque chose) l’avant, l’obliger à renaître, à réapparaître sous ses pas, ressentir le spongieux du temps. C’est jouer avec une morte image de soi qui n’a plus d’autre répondant que son support de boue.
Les « pourquoi..? » et les frissons que provoquent l’émergence de l’ancien, qui les atténuerait..?
Revenir au passé, c’est un peu s’endormir de ceux que nous sommes devenus et se rendre compte de ceux que nous étions. S’éveiller..?
Crédidju, ces caisses amoncelées, cette vie ! Me fait chier.
Me rend dingue.
C’était qui, encore, Norge..? C’était qui, tel autre qui m’écrivait beaucoup, qui ne se souvient plus de moi..?

Dont je ne me souviens plus non plus, d’ailleurs.
Même maintenant, je ne me rappelle plus de lui, d’elle. Ce nom, cette adresse..? Cette ville ? Je ne me le rappelle plus.
Des mots, des lettres, des histoires, des photos qui devraient susciter des mots, des histoires, des lettres, des photos.
Je deviens sourd au jaillissement de mes vieilles sources.

Est-il utile d’user d’un futile qui ne paraissait pas l’être pour interrompre le présent et rendre un sens à l’inutile a poste­riori..?
Cette journée de septembre fut longue.
Nous avons poussé nos tondeuses. A bout de course (celui-ci s’atteint quand la camionnette est pleine de déchets), nous ter­minons cette tournée de tontes chez Madame et Monsieur O., à Heusy, près de Verviers. Sans doute avons-nous passé quel­que quart d’heure à ratisser l’allée de graviers blancs.

Je ne comprendrais pas pourquoi nous n’aurions pas biné les massifs de bégonias qui, en cette fin de septembre, commen­çaient à flétrir, sentant s’acheminer l’automne.
Nous vivons de cela..: tontes et tailles, plantations et nettoya­ges de jardins. Chaque fin de journée, nous allons « vider » le camion dans un terrain proche de l’entreprise appelé « La Sapinière » parce que ce terrain est planté d’épicéas. Personne n’avait jugé bon d’octroyer à ce lieu un nom plus poétique voire plus imaginatif.
Ce jour-là, après « O. »..: la camionnette est pleine.
Mon frère Bernard et moi n’avons besoin ni de mots ni de clins d’yeux..: la journée est finie.
Etienne, le fils de ce frère va sortir de sa première journée passée dans sa nouvelle école. Il a onze ans.

Le temps presse. Il est tard. Bernard me dit allons vite « vider », le gamin m’attend.
Les derniers mots que je prononce. Les derniers mots qu’il entendra de ma bouche..: J’y vais tout seul, t’as pas l’temps, va l’chercher, c’est important pour lui… Ses derniers mots, les derniers mots que j’entendrai de sa bouche: t’es sûr..?
C’est épouvantable de se souvenir des derniers mots de son frère.
Surtout quand ils sont ceux-là..: t’es sûr..?
Ce sont des digressions psychologiques, après coup..: ce t’es sûr..?-là, il l’adressait à quoi..? A sa vie..? A la mienne..? Grrrr..!!!
Je n’ai rien répondu et suis monté dans le Mercedes blanc à porte bleue.
J’ai donné un petit coup de klaxon, juste pour dire ne te tra­casse pas, tout va bien, je m’en sortirai, je peux benner toutes ces crasses tout seul, on se voit demain, bonne soirée, bonjour à Etienne, que tout aille bien…
Ce coup d’avertisseur disait tout cela..: tous nos bonheurs, toute notre vie.
Evidemment, ni lui ni moi n’avions conscience, à cet instant, de l’importance d’un coup de klaxon.
Dans le rétroviseur, je l’ai vu me répondre..: sa main droite partait de son cœur vers l’ailleurs du monde.
Salut, à demain.
Pourquoi mon regard s’est-il attardé sur cette image..?
Ma mémoire l’a-t-elle gutemberisée..? Elle est là, photo plus explicite encore que tous les fossiles.
Dorénavant plus poignante.

Ce soir-là, vers vingt et une heures. Je suis fatigué de la journée. Je discute avec ma fille Stéfanie. Sur le divan, nous sommes.
Elle somnole et je parle de la journée, de la vie, de rien. Stéfanie m’écoute, ne fait que m’entendre. Elle a vingt et un ans et ne se soucie qu’à moitié des problèmes engendrés par une entreprise horticole. Le téléphone sonne.
Le contenu de la conversation est assez direct je dois dire.
Sans préambules, sans mise à l’essai d’écoute, sans quatre chemins..: Nous avons fait le maximum mais votre frère est décédé.
J’ai trois frères.
Lequel, qui..?
Votre frère Bernard. Je suis le médecin des urgences de l’hôpi­tal de Verviers.
Une rupture d’anévrisme. …
J’arrive.

Il est en shirt et short, encore un peu chaud.
Je crois qu’on avait soulevé les commissures de ses lèvres pour qu’il donne l’impression de sourire.
Je soupçonne que personne n’avait repassé ses vêtements.
Parce qu’ils avaient encore des plis.
La dernière fois que j’ai vu les yeux de cet homme dont je ne connais pas le prénom
Etait-il beau jeune homme..?
Je ne sais rien de lui sinon que les chemins de guerre – mal­gré les malheurs – l’ont maculé d’une éclaboussure heureuse..: cherchant à rejoindre son bataillon belge paumé dans la France (profonde), il a rencontré Madame dans le village de Montfort, près de Toulouse.

Elle ne fut pas tout de suite Madame de Monsieur.
Il dût retourner dans cette sauvagerie du Sud-Ouest, y faire de ses pieds et de ses mains (voire plus..!) pour convaincre cette mignonnette frêle, si petite, si enjouée, si campagne, si brut de champêtre, si ensoleillée, d’accepter de s’installer dans une rue en cul-de-sac à Heusy, en Belgique, dans la grisaille de la Belgique. Dans le foutoir de l’après-guerre belge.

Il était ouvrier-boulanger. Il savait enfourner. Il était capable, car obligé, de se lever tous les matins, vers trois heures.
Il l’embrassait, lui disait qu’il l’aimait puis partait pétrir et malaxer la farine, le sel et l’eau. Il partait perdre des doigts. Mais il n’en savait rien, à l’époque (la personne qui a trouvé deux tranches fourrées d’une phalange d’index et de majeur dans un pain fabriqué par telle boulangerie, dans les années soixante, est priée de se faire connaître afin que nous puis­sions les rendre à son propriétaire).

Ils se sont installés à côté de la maison de mes grands-parents, à deux cents mètres de l’endroit où j’habitais. Une maison ouvrière, de briques, de tuiles, de fenêtres et de porte, ser­rée entre deux autres maisons ouvrières, mêmes briques et mêmes tuiles, mêmes fenêtres et même porte..: ces mêmes dix maisons juxtaposées, accolées, avaient été construites sur le même moule pour abriter les mêmes travailleurs d’une convi­viale briqueterie proche. Même.
Tous m’aiment, disait le patron. C’est plus tard que la haine est née, quand ils ont commencé à clore les usines verviétoises.
Gérard, leur fils premier, est arrivé.
Je venais de naître aîné aussi, à deux cents mètres de là, sur une autre table de cuisine.
Gérard et moi sommes devenus amis, ennemis, copains. Colères, bisbrouilles, joies. Enfantillages.

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