Le rire de Shéhérazade

Posté par traverse le 12 décembre 2011

schweb.jpg

Ecrit tout au long des Ateliers d’écriture Fiction à Mille et Une pages (Schaerbeek), ce premier livre de Marie Bruyns marque le genre…Les récits issus des expériences de « l’humanitaire » sont souvent éclairés ou assombris par la puissance de l’expérience de terrain. Ici, l’auteur nous amène à prendre de la distance, à nous immerger dans les voltiges de la vie et de la mort en territoires violents que nous connaissons en général de loin, par les médias, par les évènements terribles qui s’y jouent…

Des témoins de chaque bord nous ont déjà laissé des livres fracassants. Mais les « humanitaires » ont quelque fois des difficultés à nous rendre compte des subtils retournements que la vie provoque en ces endroits si dangereux. Le grand écart entre notre monde et ces terres de luttes et de souffrances est déchiffré ici avec un talent neuf, celui d’un écrivain qui a la littérature à l’estomac…

DS

Marie Bruyns

Après une carrière de gynécologue à Bruxelles et de médecin humanitaire éparpillée sur la planète au hasard des misères humaines, Marie Bruyns est venue tard à l’exercice littéraire avoué. Le « facilitateur » a été l’appui encourageant d’un atelier d’écriture mené par Daniel Simon. Elle écrit surtout des nouvelles et des récits par goût de la concision et de l’épure.


Le rire de Shéhérazade de Marie Bruyns.

Marie Bruyns écrit des récits de vie, des témoignages à partir de son expérience sur des terrains violents et souvent douloureux… La fiction l’aide à « mettre en scène » les bouleversements d’un monde à haute tension…D’Afghanistan, du Libéria, du Soudan, du Congo et d’ailleurs, l’auteur nous fait mesurer l’abîme qui sépare les mondes développés de ceux qui se débattent pour survivre. …

Marie Bruyns pose un regard lucide, sans clichés, sur les tentatives et les difficultés des « expats » humanitaires. Ils sont là pour soigner, consoler, restaurer dans leur dignité les populations fragilisées par la faim, la guerre ou la maladie. Mais ils trouvent toujours autre chose : une part d’eux-mêmes insoupçonnée, les grandeurs et les absurdités des hommes reliés dans l’extrême. L’auteur ausculte dans l’écriture des situations et des personnages qui renvoient le lecteur à ce grand écart du monde contemporain…

Collection Je.En vente en librairie dès le 15 janvier, déjà disponible sur www.couleurlivres.be
15 euros.

Publié dans ressources, liens | Pas de Commentaire »

Les Feuillets de corde: Traverse et Couleur livres

Posté par traverse le 2 décembre 2011

Communiqué Abonnements
Les feuillets de corde
ecwebw.jpg
N°1 -- novembre-décembre 2011
Pour en savoir plus: entretiens de Jack Keguenne et Daniel Simon avec Emond Morrel sur …
http://www.demandezleprogramme.be/Ecoutez-Daniel-Simon-et-Jack?rtr=y
Un article de Lucie Van de Walle dans Entre les lignes
http://www.entreleslignes.be/entre-les-lignes/peregrinations.html
Vous pouvez vous procurer « les Feuillets de corde » en écrivant et en commandant à Traverse ou à www.couleurlivres.be.
http://www.traverse.be/editions.php
N° 2 décembre – janvier 2011-2012
Moutons cochons
Texte : Vincent Tholomé et Gravure : Jean-Claude Salemi,
N°3 : Janvier -- février 2012
L’amour vache
Texte: Jack Keguenne -- Gravure: Roger Dewint

La revue sera disponible en librairies en janvier 2012.
Lectures publiques, présentation de la Revue sur simple demande…
Les Feuillets de corde
Revue effervescente qui paraît 8 fois l’an
Prix au numéro : 3 euros (envoi compris)
Abonnement (les 8 numéros de l’année en cours) : 20 euros
(On s’abonne actuellement uniquement à la suite des 8 numéros
de l’année 2011-2012)
Pilotage artistique : Daniel Simon et Jack Keguenne
Graphisme et mise en page : Joëlle Salmon
Virement: Traverse asbl
IBAN : BE81 0682 1443 7624
BIC : GKCCBEBB
Production : Traverse asbl
86/14, avenue Paul Deschanel – 1030 Bruxelles – Belgique
traverse@skynet.be
www.traverse.be
Coédition -- Diffusion -- Distribution : Couleur livres asbl
4, rue Lebeau – 6000 Charleroi – Belgique
edition@couleurlivres.be
www.couleurlivres.be
© 2011 Couleur livres asbl

Publié dans ressources, liens | Pas de Commentaire »

Laide de Italia Gaeta, Entretien avec Emond Morrel

Posté par traverse le 13 juillet 2011

imgnew.jpg
laidecover1web.jpg
logoheaderturquoise.jpg

Ecoutez Italia Gaeta et Gilles Gherailles au micro d’Edmond Morrel lors du 22ème Festival interculturel du conte de Chiny

On connaissait d’Italia Gaeta le dernier et émouvant roman qu’elle publie aux Editions Couleur Livres sous le titre de « Laide ».
(21.3 Mo)

Italia gaeta et gilles gherailles lors du 22ème festival interculturel du conte de chiny

On connaissait d’Italia Gaeta le dernier et émouvant roman qu’elle publie aux Editions Couleur Livres sous le titre de « Laide ». A Chiny, on la retrouve dans sa vocation première, celle de conteuse. Dans son Italie natale, celle du Sud, elle vient puiser les histoires qu’elle ré-invente pour nous les donner à écouter. Sur scène, elle danse, elle chante, elle dit et tout est juste, à propos, à l’exact endroit du cœur là où l’émotion entrelace la gravité, là où l’enchantement éclaire le monde depuis les millénaires des millénaires. Le spectacle qu’elle a présenté en ouverture du festival s’intitule « Amore ». Elle décline ce mot avec la complicité irradiante d’un musicien mime, Gilles Gherailles. L’interview est précédée d’un court extrait du spectacle. Italia nous donne aussi un extrait d’une chanson de son spectacle.

Edmond Morrel à Chiny, juillet 2011.

http://www.demandezleprogramme.be/Ecoutez-Italia-Gaeta-et-Gilles?rtr=y

Publié dans ressources, liens | Pas de Commentaire »

La vie et l’écriture

Posté par traverse le 4 mars 2011

Eva Kavian et Daniel Simon se livrent :

Mardi 8 mars à 20h à la Maison du Livre, rue de Rome, 1060 Bruxelles.

http://lamaisondulivre.be/ 02/5431220

Deux écrivains et animateurs d’ateliers d’écriture parmi les plus chevronnés en Communauté française publient chacun un livre sur leurs réflexions et pratiques d’animateurs. Quelle belle occasion de les accueillir sur scène, de recueillir les fruits de leurs expériences, de prendre le temps de les interpeller et peut-être, si vous le souhaitez, de vous faire dédicacer leurs ouvrages.

Eva KAVIAN, dans ce deuxième tome de Ecrire et faire écrire publié chez De Boeck et Duculot, poursuit et approfondit le travail entrepris dans son Manuel pratique d’écriture. Elle s’attache ici plus précisément à la narration. Qu’est-ce qu’une histoire ? Comment la construire ? Comment rendre un personnage vivant ? Qu’est-ce qu’un personnage de fiction ?

untitled.bmp

Dans la partie pratique, l’auteure présente de nombreuses propositions d’écriture inspirées de 51 auteurs belges, de Charles de Coster à Xavier Hanotte en passant par Jacqueline Harpman ou Xavier Deutsch. Le livre est conçu pour les enseignants, mais s’adresse à un public bien plus large. Une jolie manière de découvrir des auteurs…

Eva Kavian, fondatrice de l’association Aganippé, a reçu en 2004 le prix de l’Académie des Lettres pour son travail dans le secteur des ateliers d’écriture et le prix Marcel Thiry 2006 pour son roman Le rôle de Bart.

troisseancecoverweb.jpg

Pour Daniel SIMON, c’est lors de la troisième séance d’un atelier d’écriture que tout est en place : les relations, les exigences, les projets, les désirs de textes, les incertitudes et les tâtonnements inspirés…

Dans La Troisième séance, paru chez Couleur Livres, il relate ses observations et réflexions, ses interrogations, ses enchantements et les dynamiques qui se mettent en place dans le cadre des ateliers qu’il anime. Daniel Simon publie des poèmes, des nouvelles, du théâtre, des essais, anime des ateliers d‘écriture depuis les années septante, dirige la collection Je chez Couleur Livres.

Durant la rencontre, il nous fera découvrir les dessins de Christine Mobers, illustratrice de La Troisième séance.

untitled2.bmp

Dessin Christine Mobers

L’écriture, c’est ma vie

La rencontre sera ponctuée d’interventions de Thierry LEROY , secrétaire général de la revue Indications et éditeur de Parenthèse, la revue des ateliers d’écriture.

La soirée sera animée par Carmelo VIRONE , critique littéraire et écrivain.

Entrée libre

Publié dans ressources, liens | Pas de Commentaire »

La troisième séance, chantier d’atelier d’écriture

Posté par traverse le 9 décembre 2010

troisseancecover1.jpg
cover3seance.pdf

La troisième séance
Chantier d’atelier d’écriture

Dans la collection Je Contrepoints

Un essai sur les ateliers d’écriture. Trente années d’animation d’Ateliers d’écriture passées au fil de la mémoire et des réflexions…

C’est lors de la troisième séance d’un atelier d’écriture que tout est en place : les relations, les exigences, les projets, les désirs de textes, les incertitudes et les tâtonnements inspirés…

L’auteur relate ici ses observations et réflexions, ses interrogations et ses enchantements aussi à propos des relations entre les personnes (les auteurs et les dynamiques qui se mettent en place dans le cadre des ateliers qu’il anime.

Enfin, il laisse émerger, au fil des expériences et des témoignages, des questions et des évidences qui traversent le plus souvent la vie d’un atelier. Créer, c’est aussi rencontrer ce qui advient dans le fil de l’écriture et qui échappe à tout projet…


La Revue Parenthèses (Indications/Kalame) publie une belle critique de mon dernier livre à propos des ateliers d’écriture…

Daniel Simon est né en 1952. Il publie des poèmes, des nouvelles, du théâtre, des essais. Il anime des ateliers d’écriture depuis les années septante. Il dirige la collection Je chez couleur Livre.

Un vécu presque organique et profondément humain dans ses pratiques d’ateliers d’écriture, voilà ce qui émerge de l’ouvrage que nous propose Daniel Simon, « La troisième séance, un atelier d’écriture en chantier ».

Le parcours de Daniel Simon s’encre dans la réalité des prisons, des hôpitaux, des écoles, des associations, des bibliothèques…

L’auteur nous bouscule aux fils de ses réflexions et nous invite avec pudeur à nous joindre à ses propres constats, questions, rappels et mises en garde (à creuser ou visiter), qui tissent le lien fondateur entre l’animateur, les participants et le champ de l’écriture.
Il nous livre son cheminement, ses appuis littéraires, cinématographiques et plastiques comme espace nourricier et déclencheur de pensée. Il observe, des années septante à nos jours, les changements, les métamorphoses, les émergences, les nécessités, qui habitent et fabriquent les ateliers d’écriture.

En distillant le processus alchimique du récit autobiographique Daniel Simon nous dit que « l’écriture est une façon de réparer le texte déchiré de chaque vie, une façon de recoudre avec le fil du récit, la matière, le tissu dans lequel nous enroulons nos vie. »

Et nous nous sentons invités dans un dialogue avec les mots, vérité et sincérité, où l’auteur investit une réflexion sur la restitution, la transformation, la dénonciation, la vraisemblance, le cliché…

De la géographie humaine de l’atelier, il plonge en son sein pour re questionner l’écoute, la lecture, la résonnance, la voix… Le texte.
Nous ne sommes pas devant une méthode, un livre de recettes de plus, mais face à un trajet personnel, éclairé par une longue pratique, qui nous rappelle qu’au delà toute velléité mercantile, l’atelier d’écriture est un espace, qui « … réajuste l’humanité qui est en nous … »

Frédérique DOLPHIJN

La troisième séance, un atelier d’écriture en chantier, Ed Couleur livres, collection Je Contrepoints, Charleroi, 201
Un extrait du texte…

Que retient le sac troué de la mémoire ? Des accidents.

J.-B. Pontalis, L’amour des commencements.

Avant-lire

J’ai commencé ce texte lorsque je vous ai écouté(e)s, participantes et participants aux ateliers que j’anime depuis près de trente-cinq ans. J’ai entendu des vies se déployer dans le cadre des ateliers dans des textes souvent plus forts que ceux que je lisais dans le champ littéraire officiel, j’ai lu des textes qui posaient des jalons extrêmement précis dans la tentative de mise en forme d’expériences, d’observations, de sentiments et d’émotions. J’ai commencé ce texte quand je me suis rendu compte qu’il était temps de tenter de transmettre l’écume de tout cela..

Je ne voulais pare écrire une Méthode de plus, un Boîte à outils, il y en a tellement et, comme éditeur, j’ai bien dû en recevoir et lire une dizaine de copiés-collés récents sur le sujet. Quelques livres excellents en la matière existent et le lecteur fera la différence. Il me fallait donc un angle d’attaque, un titre…

Très vite, la troisième séance s’est imposée. D’abord en raison de sa référence au cinéma, qui a été probablement, avec la littérature, la plus belle conquête de l’humanité… Et de ce cinéma, je me suis laissé envahir pendant tant d’années. Puis, les films ont pris le dessus et le cinéma lentement s’est éloigné, dirait-on. Les émissions, les revues, les colonnes de presse lentement se sont dégradées et transformées en plateformes de promotion.

De magnifiques films existaient, bien sûr, mais flottant dans un monde qui n’était plus un univers. Ce cinéma est aussi un magnifique moteur à images dans le travail que j’ai mené dans mes ateliers d’écriture. Le point de vue, le mouvement, la position morale de l’auteur, l’art du dégraissage et de l’ellipse, autant de questions que le cinéma nous offre en partage lors des séances d’ateliers. Cette dimension populaire et universelle du cinéma, la possibilité d’y faire référence pratiquement quand on veut (les supports changent, la virtualité se transforme, mais les films demeurent visibles à n’importe quel moment) est d’une utilité redoutable pour créer des référents communs dans l’atelier. Il faudrait écrire la filmographie d’un atelier comme on déplie une bibliographie en fin de volume. Je me risque en fin de volume à citer quelques uns des plus impressionnants pour moi…

La séance donc s’imposait, comme une idée de plaisir, de sidération parfois, d’endroit et de moment où on s’échappe… Bien sûr, on pourra y voir une référence psy mais en l’occurrence ici, il n’en n’est pas question. Il est question de création, de ce travail qui va dans le jouir parfois, ou qui le cherche, qui le transforme, qui s’occupe de la mémoire, de la mort qui rôde, de l’enfance qui surgit au détour d’une odeur et l’écriture qui réaccorde ces rendez-vous. Parfois dans un texte issu de l’atelier j’entrevois ce qui fit démarrage dans la vie de l’auteur, qui a construit ce qu’il est advenu parce que c’était construit et que le texte le révèle. Comment ? Nous n’en savons trop rien. L’écriture, entre autres, permet de se rapprocher de cette histoire-là et c’est une des raisons qui m’ont amené à animer des ateliers. La séance donc.

Mais la troisième ? La dernière était déjà prise depuis qu’Eddy Mitchell avait lancé sa mythique émission des années 80 qui était ce qu’on a fait de mieux dans le genre «mélancolie-cinéma ». J’ai réfléchi et la troisième s’est imposée d’un seul coup. C’est toujours, quels que soient les ateliers, les rendez-vous, les entreprises que mènent les hommes, à la troisième fois que tout est en place. Dans les ateliers d’écriture, la première séance est ouverte sur les présentations des personnes, des projets, des lieux, des états d’âme, de je ne sais quoi qui transpire, la deuxième séance accueille les premiers écrits, les premières mises en scène d’expérience et, à la troisième séance, les relations et les travaux se sont dépliés pour que la relation individu-auteur se fasse sans rien appuyer. Cette troisième séance est le moment des retrouvailles après le premier travail en profondeur livré par les participant (e)s. A cette troisième séance, les langues se délient mais aussi les exigences des textes; les lectures se mettent en place, tout se joue vraiment. La troisième séance donc…

Qu’avons-nous fait pour que les ateliers d’écriture se déploient aujourd’hui comme une activité d’évidence mise un peu à toutes les sauces, celles du lien, de la thérapie, de la création, de la mémoire, de la dynamique de rencontres, de l’apprentissage de la lecture comme de l’écriture, de la restauration des personnes frappées de guerre, de génocide, de crimes divers, d’abus, de dénis,… L’atelier d’écriture est de plus en plus proposé comme une sorte d’outil de réparation individuelle ou sociale.

Depuis longtemps, le mouvement des ateliers d’écriture a posé la question de l’importance de la restitution du récit de chacune et de chacun par les acteurs-mêmes. Ce besoin des enfants ou des personnes très âgées ne change pas fondamentalement la donne : il s’agit à chaque fois d’approcher cette « masse informe de paroles et de textes » qui est immergée en nous et d’en faire remonter par fragments des morceaux connectés par la pratique de l’écrit. Les groupes d’alphabétisation ont un peu partout mis au point des méthodes dans le rapport à l’appropriation de la langue et des signes que constitue l’environnement des textes et des images dans la vie sociale et privée.

Il me paraît littéralement stupide que l’École, confrontée à une suite d’échecs dans l’apprentissage et même dans le désir d’être là, ne s’approche pas plus sérieusement de ces voies de traverse qui ont déjà fait leurs preuves en matière d’appropriation de la langue. Mette en place des passerelles entre l’instruction publique et cette dynamique de formation m’apparaît comme une urgence. L’illettrisme fabriqué par l’école publique deviendra, avec le recul de l’histoire, l’échec le plus tragique de nos démocraties alors qu’elle se gargarise de citoyenneté à tout bout de champ. Mais stop, ceci est chasse gardée… Si mal !

Les ateliers d’écriture donc, depuis cette galaxie de la créativité (entre autres, issue des découvertes en matière d’éducation, de communication dans les années 60 et bien sûr, projetée hors des cénacles par le levier de mai 68, se sont vite imposés dans le paysage culturel. Il s’agissait d’écriture, c’est-à-dire de faire ce qui, avec la lecture et le calcul, est la matière de l’homme libre dans l’école démocratique et d’atelier, c’est-à-dire un lieu ouvrier, un lieu d’artisan, un lieu de matérialité et d’appropriation.

Les années 70 autorisaient tout, le meilleur et le pire mais sans la nécessité de labels. On inventait, on créait, on se plantait, comme on dit vulgairement, mais ça avançait. Puis, les années 80 ont mis à jour trois nécessités urgentes : développer des réflexions, théoriser à partir de ces pratiques récentes, mettre en place les germes de ce que nous appelons aujourd’hui la Formation à l’animation d’ateliers d’écriture (le mouvement Kalame, entre autres en Belgique francophone dans les années 2000) et réfléchir à propos des éthiques, des positions et des attitudes professionnelles. Je pense que, de façon très pudique, la question du marché économique des ateliers d’écriture a été éludée et se pose aujourd’hui, dans le cadre d’une crise culturelle, de références et économique comme un des paramètres de ce mouvement des ateliers d’écriture. Qui paye, comment, dans le cadre de quelles institutions ou associations culturelles ou de loisirs ? Les pouvoirs publics ont une responsabilité dans la métastase des ateliers mais bien peu semble-t-il dans cette réflexion à propos des questions économiques. Rassembler n’est peut-être pas la meilleure façon de différencier des pratiques, mais rassembler est essentiel pour mettre en confrontations les pratiques.

Les ateliers d’écriture se sont développés dans des lieux incongrus et parfois aux limites de ce que j’appellerais la morale. La grande mode a été de mettre des personnes dans des lieux étranges si ce n’est exotiques, dans des lieux chargés d’histoire, etc. Et donc, ipso facto de dévoiler ainsi la dimension de loisirs d’une partie de ce mouvement. La question de l’argent est une des préoccupations, bien sûr aussi, dans l’existence des ateliers. Et cette réalité, dans les années prochaines va être probablement, dans tous les domaines des pratiques créatives et culturelles, une des questions politiques essentielles du secteur. La question du marché, donc.

Les années passant, les ateliers d’écriture ont marqué le pas sur les expériences qui ne se voulaient que ludiques. Des projets, des perspectives de développement, des lignes de conduite se sont dessinés et des familles d’animatrices et d’animateurs se sont créées. Légitime et probablement que nous allons vers des reconnaissances de pratiques de plus en plus différenciées, aux objectifs divergents et aux éthiques politiquement différentes. Je m’en réjouis. Ce qui arrive, me semble-t-il, c’est le temps des Écoles, après le temps des Créateurs et celui de l’Institutionnalisation C’est inévitable de voir la culture glisser vers la formation, puis vers la pédagogie quand elle cherche à jouer son rôle qui est de développer des lieux de libération et en même temps de mettre en place tous les moyens pour en contrôler les effets. Pas trop de collatéral, s’il-vous-plaît.

Dans les ateliers d’écriture, nous avons tenté de déplier des questions de tous ordres, de celles qui constituent la matière de l’individu et de son imaginaire dans des règles collectives, de les aborder de façon intime, ou parfois de façon plus frontale. Mais, à chaque fois, nous avons souhaité ne pas poser la question littérale des limites. Nous savions que nous étions dans l’expérience de lignes de démarcation plus ambivalentes, paradoxales, étranges : celles du corps et du virtuel, du jour et de la nuit, de la vie amniotique à la naissance, de la maladie et de la santé à la mort,…

Des textes libres sur ce qui fait passage sont nés un peu partout. Un rituel intérieur de franchissement a été entendu. Les participantes et participants des ateliers ouvrent une nouvelle pratique de création et d’engagement dans le binôme écriture-lecture.

Un atelier d’écriture, c’est aussi une auberge espagnole : on y mange ce qu’on y apporte. A chaque atelier, nouvelle cuisine. La recette de base est simple : subtile, sévère même et exigeante. Écouter et reconnaître les personnes, travailler sur les textes et construire un projet d’achèvement avec des auteurs. J’écris ici le mot auteur contre le néologisme « écrivant » que certains utilisent à propos de ces personnes actives dans les ateliers. Ce sont, à mon sens, entièrement des auteurs. Auteurs de projets, de textes, de formes.

Et la confusion avec la fonction ou l’état d’écrivain n’est qu’un fantasme excité par celles et ceux qui ne connaissent en rien le matériau et la vie des ateliers d’écriture. Dans les ateliers, l’animatrice ou l’animateur a mission d’aider à faire entendre dans les textes les projets flottants des auteurs. Pas à fabriquer des écrivains. Il se fait que des auteurs naissent des écrivains, avec ou sans ateliers. L’atelier est probablement un accélérateur de particules…

Par le travail de séance en séance, ce flottement disparait et la forme (autrement dit, le style) qui habite chaque auteur se laisse entendre plus vivement, de fois en fois.

Comment tout cela se passe-t-il ? De semaine en semaine, par exemple, une « consigne » permet un « démarrage » ou un « hors cadre » par rapport à la fameuse inquiétude de la page blanche…

De cette consigne, chacune et chacun tente de laisser émerger lentement en soi ce qui advient à partir de cette fusée. Ne pas se crisper, laisser errer l’esprit tout en le contraignant à ne pas fausser le pas et aller trop ailleurs, voilà le jeu, l’enjeu.

Comment tout cela se passe-t-il ? De mille façons. Bien que la norme soit aussi le danger à l’horizon des ateliers. Une sorte de « drama » de l’écriture se profile, un système d’entrainement comme les anglo-saxons le pratiquent avec talent en lieu et place de nos ateliers dramatiques, qui sont plutôt une façon de pratiquer la mise en condition de création à un art, en l’occurrence ici le théâtre. Ce style « drama » est en train de se mettre sur pied, lentement, dans le cadre du formatage des méthodes qui est le résidu collatéral des formations trop instrumentales.

Fabriquer de l’écriture reste un enjeu magique et qui subit en même temps, je le sens d’année en année, l’influence du « chacun peut le faire à peu de frais ». Les frais ? Ce sont les risques, les aventures hors contrôle, les expériences limites, bref, ce qui fait que l’écrit fait surgir une part de ce qui ne peut être dit… Les ateliers d’écriture sont passés également par cette phase que le « retour du conte » a connu : mettez en place le nombre d’adjuvants et d’opposants, faites faire trois p’tits tours à votre héros/personnage et l’affaire est jouée, vous avez un conte (le fameux « mécano des contes »)…

Eh bien non, ça ne se passe pas comme ça. Et dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, les associations les bibliothèques,… où j’ai animé des ateliers, la première règle que je soulignais était celle du risque, de la tension. Et très vite, tout le monde comprend l’enjeu. L’atelier d’écriture n’est pas un endroit où on s’embarrasse de la psyché de la personne mais bien où l’on accompagne l’émergence de créations qui s’appellent des textes. Et ces textes obéissent ou désobéissent à des lois (compréhension, rythme, musicalité, beauté perçue, avec des outils, grammaire, syntaxe, vocabulaire,…). Jamais je ne me suis permis de laisser croire que la liberté naissait de cette perte de contrôle appelée aujourd’hui dans l’aire du développement personnel baba-cool, le « lâcher prise ». Il s’agit plutôt d’une tension de cet abandon du contrôle partiel et de la tension exercée sur une forme qui naît…

Ne pas se crisper, laisser errer l’esprit tout en le contraignant à ne pas fausser le pas et aller trop ailleurs, voilà le jeu, l’enjeu. Ça c’est le scénario mais en réalité : de moins en moins de consignes et de plus en plus de rappel de trois questions essentielles : quelle est la position du narrateur, de la narratrice ? (Comment elle/il va contrôler et intervenir dans le récit ou la forme ?), comment allez-vous traiter de votre rapport au temps (celui du narrateur, celui de l’auteur, celui du récit) ? Et enfin, comment allez-vous vous déboucher l’oreille à l’écoute de la lecture de votre texte ? Comment y repérer ces clichés qui masquent ce que l’auteur voudrait faire entendre ? Comment instiller dans l’écriture cet état dans lequel l’auteur pressent que se retrouve son personnage et qu’il ne parviendra à rendre qu’en prenant des biais, des latérales.

Écrire en atelier, mais quoi ?

Du théâtre, de la poésie, de la fiction, des récits de vie, tout s’écrit en ateliers. Tout est possible, l’offre est généreuse, de nombreux animateurs se forment, investissent du temps en expériences diverses, se coupent en quatre pour rendre l’atelier le plus convivial possible. Mais ce qui est possible n’est pas toujours réalisable et des résistances se manifestent : celles des difficultés inhérentes à l’expression, à l’estime de soi, à la dynamique de groupes,… bien sûr, mais l’atelier d’écriture, pourrait-on dire aujourd’hui, est suffisamment ouvert et qualifié pour que des recherches personnelles puissent s’y développer de séances en séances. Les méthodes varient mais toujours trois facteurs sont déterminants : la bonne distance de l’animateur à soi-même et aux auteurs rassemblés, la gratification avant toute critique factuelle ou d’ensemble, la qualité de l’organisation des lieux et même la scénographie de l’atelier.

Cette bonne distance est celle qui reconnaît la personne et qui s’attache à travailler avec l’auteur à partir d’une production, d’un texte est essentielle. Les glissements thérapeutiques à la petite semaine sont heureusement de plus en plus exceptionnels.

Ces échanges ont marqué ma vie, littéralement. Je me suis demandé souvent pourquoi je faisais ce travail depuis si longtemps J’avais bien sûr découvert dans les années 70 que je pourrais là chercher, découvrir, transmettre et me faire payer pour cette aventure singulièrement joyeuse. Mais aussi je sais que je rencontrais à un endroit particulièrement sensible des personnes qui, d’année en année, me donnaient à entendre et à lire une part essentielle de la vie commune, celle de notre humanité. Ce que j’y ai lu et entendue a, la plupart du temps, été marqué d’une sincérité et d’un souci de vérité que j’ai rarement rencontré ailleurs. Et je me réjouis encore, à chaque fois, d’être ce médiateur qui peut dire et entendre des expériences de vie qui ne pourraient être prononcées, de cette façon, en-dehors des ateliers…

Aujourd’hui nos savoirs et notre technicité augmentent et il me semble qu’un des enjeux des ateliers d’écriture sera d’oser dire simplement qu’écrire est une des activités les plous nécessaires à l’humain d’aujourd’hui. L’écriture réajuste l’humanité qui est en nous, elle nous donne une colonne vertébrale, elle nous relie, elle nous envoie dans des territoires om nous rêvons d’aller confusément et surtout, elle suspend le temps de l’action, de la vitesse et ouvre à celui qui écrit un sentiment de durée où la conscience peut prendre pied. J’attends le temps où des séances d’ateliers seront prescrites par la Santé publique comme on prescrivait il y a peu une cure à la montagne…

www.couleurlivres.be ou dans les bonnes librairies dès le 15 décembre 2010

Publié dans textes | Pas de Commentaire »

Laide

Posté par traverse le 11 août 2010

images.jpg

(…) Je me suis sentie longtemps laide. Je me rentrais toute à l’intérieur pour qu’on voie pas mes formes que je trouvais trop grosses. Mes cuisses, mes fesses, mes seins, tout était trop. J’ai essayé mille régimes et je me retrouvais encore plus mal foutue après qu’avant.

Je m’enlaidissais d’année en année, il ne semblait pas y avoir de limite. Des mecs me balançaient après m’avoir baisée, ils me traitaient comme une machine de chair, j’étais jamais heureuse même si je trouvais un certain plaisir à ces amours pitoyables. J’étais une masse, une tonne, une carcasse, pas une femme. Ou alors pas une femme comme j’aurais aimé être : ronde et sensuelle, en courbes et en peau lisse et parfumée. Un fantasme. Mais j’étais ce drôle de tas de femme qui ne s’aimait pas et que les hommes ne voyaient que la nuit dans leur désir dur.

Les femmes ne m’aimaient pas trop non plus. J’étais comme une preuve de ce qui ne tournait pas rond en nous. On était des corps qui étaient obsédés par des corps, et on disait n’importe quoi mais surtout pas ça. Je me sentais laide à côté des autres femmes parce que je leur renvoyais l’image de ce qu’elles n’auraient jamais voulu devenir.

Ca a duré pendant des années : laideur, déprime, envies de suicide, espoirs, rêves d’envol, je me cachais dans des robes sans formes, dans des couleurs de deuil. J’étais une femme sans existence, je n,’avais qu’un poids, une masse, de la graisse, pas d’existence pour moi ni les autres. J’étais une laide qui le savait, qui n’en faisait plus un secret, je me posais comme une femme laide et peu à peu ça a marché. J’avais un rôle, j’étais « la » laide.

Alors j’ai commencé à avoir ma place. On m’écoutait comme on écoute les aborigènes ou les pygmées. On se demandait comme on vivait là-dedans…Comme on vivait là-bas, dans cette planète de graisse. Avec les années, la graisse n’a pas vraiment fondu mais elle s’est mieux répandue. Je suis devenue une grosse et je ne me sentais plus laide. Je me suis tapé plein d’hommes. Je me vengeais de ces années d’insomnie et d’abstinence. Jusqu’à ce que je devienne simplement une vieille, aujourd’hui, je me sens une vieille. C’est plus lourd à porter la chair des gros et on vieillit plus vite. On est tout le temps à l’effort, alors on se tend, on se vide et on s’effondre plus tôt. Peut-être que ça m’a donné un destin ? En tout cas, je n’ai jamais eu la vie facile. C’est peut-être mieux ? Je ne sais plus. Faut pas que je pleure.

(…) témoignages.

Ces textes ont été envoyés par des personnes qui voulaient soutenir le projet de Italia Gaeta en train de rédiger Laide, à paraître en novembre dans la collection Je, www.couleurlivres.be.
Un récit fort, dans l’univers de la peintre mexicaine Frida Kahlo.

N’hésitez pas à envoyez vos mails, lettres, témoignages sur cette sensation “Laide”, dont nous ferons une matière qui accompagnera ce livre né dans un atelier d’écriture d’été à Schaerbeek.

La laideur est moins horrible chez un démon que chez une femme.
[William Shakespeare], Extrait de Le Roi Lear

laidecover1.jpg
Italia Gaeta a baigné dans le monde des histoires…
Histoires narrées par son grand-père venu de son Italie natale
Histoires relayées par ses parents
Histoires agrémentées de récits de vie.

Aujourd’hui, elle est conteuse à son tour.
Elle plonge dans l’univers des contes traditionnels et ouvre la porte aux récits de vie… Elle nous entraîne dans Laide, son premier livre, son premier récit, jusqu’au doute, jusqu’à la confusion du réel et de l’imaginaire, jusqu’aux rires et aux larmes acides.

Elle aime s’attacher à ceux qu’on appelle les petites gens, qui sont souvent de terribles personnes, pour les faire (re)vivre à travers des récits qui semblent friser la légende qui est souvent l’héroïsme des humbles.

Avec Laide, elle explore un sujet brûlant, un « non-dit » presque inexprimable et qui renvoie chacune et chacun à son seuil : qui suis-je et que vais-je devenir ?

Esperanza vit en Belgique, d’origine italienne, entre les grands-parents, les enfants, les amants perdus. Elle est laide, d’une laideur à faire peur, comme on dit, mais son corps est désirable, sensuel et ne se prive pas de pousser à bout celles et ceux qui semblent tentés. Un jeu avec le Diable donc. Mais la diablesse est humaine et aime, dans sa laideur offerte.

Laide de Italia Gaeta, Dans la collection Je


L’auteure nous dit, à propos de Laide…

« Mon premier amour était un italien, beau, très beau !

Toutes les filles bavaient d’envie devant lui.

C’est moi qu’il a choisie. Je n’ai pas compris. Je ne me trouvais pas jolie.

Il a senti mon désarroi et il a voulu me rassurer.

-Tu sais avant toi, je sortais avec une fille très belle, blonde aux yeux bleus, un corps de déesse. Tous mes copains m’enviaient. Mais moi, je m’ennuyais avec elle. On n’avait rien à se dire.

Et comme je ne répondais pas, il a insisté.

-La beauté dans la vie, ce n’est pas le plus important.

De ma vie, je ne me suis jamais sentie aussi laide qu’à cet instant précis.

Qui n’a jamais regardé le miroir un matin en se disant « quelle tête j’ai aujourd’hui ! » ?

J’ai un gros bouton, j’ai les yeux trop petits, le nez trop gros, trop de ventre…..trop…

Moi, il y a des jours où je me sens vraiment laide…bien trop souvent à mon goût…et vous ? »

Italia Gaeta est conteuse, auteure de contes, de spectacles…Elle écrit depuis plusieurs années,Laide est son premier livre.

Choisir la question de la laideur dans un temps de jeunisme et de beauté factice est particulièrement hardi tout en participant d’une réelle cohérence. Les contes, qui font la matière de l’imaginaire de l’auteure posent régulièrement cette question de la monstruosité, de la laideur, de l’exclusion.

Dans le récit Laide, Italia Gaeta ne choisit pas cette forme parabolique, elle ouvre plutôt la matière sociale et intime de la laideur comme on ouvre un fruit. Le déchirement des surfaces sensibles constitue l’étape nécessaire pour créer et accompagner un personnage dans cet univers sombre où l’éros est peut-être la logique cachée

Un extrait de son spectacle… »Mme sbatte ‘ o core »
http://www.youtube.com/watch?v=jLZyKYHaZt8

Publié dans textes | Pas de Commentaire »

Un atelier d’écriture de récit de vie

Posté par traverse le 27 juin 2010

Un dépôt de mémoire silencieuse
petitpoucet.bmp

Cela s’est passé à l’Université des Aînés (Louvain-la-Neuve) où j’anime les vendredis des ateliers d’écriture de Récits de vie depuis plusieurs années déjà.

Des personnes s’y retrouvent toutes les trois semaines autour d’un projet de récit de vie qui prend forme de rendez-vous en rendez-vous. Je ne propose pas un processus fait d’étapes systématiques (l’enfance, les moments forts, l’adolescence, la vie adulte et la suite…) mais plutôt des épiphanies, des surgissements que je cueille au gré des remarques, conversations, entretiens, critiques. Chacune et chacun va sur son chemin en récoltant ce qui naît également de la rencontre.

Un récit de vie arpente bien entendu les allées du biographique mais aussi les questions formelles (parfois aussi des questions d’esthétiques élaborées dans le cadre d’un dispositif conscient dans la machinerie littéraire que constitue un récit). Le récit est alors une façon de se rencontrer à partir du « lieu commun » du langage pour aller au-delà, à la découverte de sa propre langue. C’est de cet écart entre langage et langue privée (ou personnelle) que je tente de rendre conscient les participants de mes ateliers. C’est aussi de cet écart, qui est probablement un écart entre un « être agi » (le langage) et un acte de dépôt ou de creusement (la langue), que je nourris les séances d’atelier. Cette conscience vient par la lecture de son texte, une lecture qui est faite par l’Autre (un autre participant) ou moi-même. Dans l’écoute réfractive de cette lecture naissent des évidences ou des fausses notes : l’oreille décèle ce que la raison tentait de voiler, ou encore, c’est ce que nous appelons notre inconscient, qui est alors à l’œuvre sans que l’auteur n’en détermine les circonstances ou en évalue les risques narratifs.

La lecture des textes et leurs commentaires constituent la matière première des séances d’écriture des ateliers de récits de vie. Rarement, je propose d’écrire en direct sauf lors de temps concentré (La semaine du récit de vie, par ex.). L’écriture est faite chez soi, dans l’au-delà de la sécurité que le groupe peut constituer. L’errance, l’inquiétude sont, à mon sens, nécessaires et essentielles pour effectuer ce passage à l’écriture de soi avant la rencontre de la critique et aussi, surtout, de l’encouragement, de l’empathie, de la gratification, de ce que certains appellent un peu facilement le Coaching. La lecture a lieu alors, à un rythme annoncé au début de la séance et de séance en séance, les épisodes de l’odyssée individuelle se connectent et entrent en résonnance.

Tout cela permet d’avancer à son rythme et selon son talent intime.
Tout allait donc son petit bonhomme de chemin (si on pense à l’errance que suppose l’écriture cela paraît bien fade d’évoquer une quelconque facilité, mais passons…)

Pendant toute une année, une dame âgée de près de quatre-vingts ans, appelons-la Madame E, participait activement à l’atelier. Elle faisait trois heures de route aller-retour pour trois heures d’atelier et sa présence était toute entière marquée par la bonne humeur, la vivacité et une révolte permanente (C’était toujours la faute des « américains » quand on évoquait la politique.)

Elle lisait le Monde diplomatique et amenait à l’atelier sa colère et ses joies. Elle était magnifiquement vivante et de plus, avait un sacré caractère : toujours prête à aller au débat, heureuse d’écouter et d’échanger, une femme extrêmement loquace et en même temps une oreille merveilleuse.

Elle écrivait à propos de son Récit de voyage qui l’avait menée du Japon à l’Afrique, au Portugal…et à tant d’autres endroits que je ne saurais les nommer ici. Elle avait vécu hors de Belgique plus de trente ans. Elle était enseignante à l’origine mais comme je ne pose jamais de questions à propos de la vie privée des participants, je ne connaissais rien des circonstances autres que celles qu’elle voulait bien nous communiquer. Je ne connaissais non plus pas toute sa famille, ni évidemment le niveau de ses revenus pour entreprendre de tels voyages. Ce que nous savions, c’est que Madame E courait le monde et nous le racontait avec verve. Mais ses textes étaient en même temps fort marqués de ces lieux communs qui font d’un explorateur un exploraseur…

Elle s’inscrivit la deuxième année à mon atelier et poursuivit ses récits un peu lourds et que je tentais à la lecture d’animer plus que les autres probablement. Nous nous « empoignions » amicalement à propos de certains de ses passages faussement littéraires mais l’affaire n’était évidemment pas grave et Madame E. filait son récit avec une vivace bonhommie.

La troisième année battait soin plein quand vers le mois d’avril, je lui demandai de façon nette
« Mais Madame E. qui court derrière vous ou derrière qui courrez-vous pour battre ainsi la campagne ? ». Elle ne répondit pas vraiment et sur un mot d’humour, on en resta là.

La semaine suivante, elle me déposa un texte de deux pages dactylographiées sur une vieille machine à rubans. Elle était toujours aussi alerte mais plus grave et me dit au début de la séance, « J’aimerais que vous le lisiez à la fin. ». Ce que je fis. Le récit, brut, compact, entièrement incarné dépliait l’horreur qui avait été la sienne. Une horreur commune dont on ne parle que depuis peu publiquement, en l’occurrence, celle des abus sexuels et des violences auxquelles elle avait été soumise enfant et plus tard, dans sa vie de femme.

Je lis toujours, à la volée, les textes des auteurs de mes ateliers, je me rends compte alors de ce qu’ils recèlent et ainsi je peux mieux en distribuer l’écoute et le temps des commentaires. On passe du plus au moins à chaque séance : du plus chaud au plus froid, du plus narratif au soliloque, etc.…Ou inversement, cela dépend de la dynamique du jour. Mais ces distributions de lectures ne se font jamais sans que je pose la rituelle question : « Permettez-vous que je lise votre texte? »

Elle me répondit clairement, « Je le souhaite fermement ».

Et je lus. Silence dans l‘atelier. Puis, remerciements de ma part et suivirent naturellement les commentaires. J’étais conscient que quelque chose de terrible allait un jour sourdre de ces textes souvent traités en surface, mais je n’avais prévu en rien ce que Madame E. écrirait.

La séance se termina par des remerciements de sa part et aussi de la part du groupe particulièrement amical, intime même et qui, en même temps, se tenait dans une extrême réserve… Je décidai que nous ne pouvions aller plus loin dans le dévoilement à cette séance de travail et l’atelier prit fin.

Je travaille avec des auteurs de textes et je travaille avec ces auteurs sur leurs textes, pas sur leur vie directement, comme on le dit familièrement. Je ne fais donc en aucune façon un projet thérapeutique mais le « surcroit » de conscience, de satisfaction, d’apaisement qui émerge des séances d’atelier peut être considéré comme tel s’il fallait absolument céder à cette obsession du temps…Au rendez-vous suivant, elle me confia un autre texte du même style et de la même noire profondeur. Je le lus et l’atelier se poursuivit dans une empathie plus intense que d’habitude. Et ainsi de suite pendant trois séances où elle m’annonça que son récit était terminé mais qu’elle souhaitait revenir la saison prochaine.

L’été passa. Elle avait déménagé et changé de région. Elle m’avait communiqué sa nouvelle adresse et était toute guillerette…

Octobre arriva et la liste des nouveaux participants me fut communiquée par l’UDA. Madame E. n’en faisait plus partie. Je m’en étonnai puisque ses intentions étaient de poursuivre. Le groupe, constitué d’une partie d’anciens qui l’avaient connue s’en inquiéta aussi. Après une recherche rapide, nous apprîmes qu’elle était décédée. Deux mois après avoir écrit le mot fin à son terrible récit.

Sa famille ne sembla pas s’inquiéter de ce qu’elle avait produit dans l’Atelier et je ne fus donc pas contraint de leur expliquer que ce récit lui appartenait en propre, qu’elle me l’avait confié et que je ne pourrais donc le céder…

En fait, je ne savais exactement que faire. Nous en parlâmes dans le Groupe et il fut décidé unanimement qu’il s’agissait de ne pas le divulguer. Cette année, nous avons encore évoqué le souvenir de Madame E. Et chacun a exprimé sa reconnaissance d’avoir été témoin et en même temps acteur de cette écriture-délivrance.

Je suis heureux, moi aussi, de rapporter ici cette histoire qui est devenue au fil du temps, pour moi et quelques uns des partenaires de cet accompagnement, une balise fondamentale dans l’expérience du dépôt d’un récit qui se vit, nous le savons intimement, la plupart du temps, comme une aventure où le montré-caché est la règle et le style, une façon de forcer le lieu de silence que constitue la mémoire.

Publié dans textes | Pas de Commentaire »

L’Usine en ondes

Posté par traverse le 26 mai 2010

Une actualité à propos de Vincent De Raeve et l’Usine

Décidément l’Usine de Vincent De Raeve continue son chemin littéraire et…médiatique.
Une création sonore à propos de ce texte est disponible à l’écoute dans le lien suivant…

http://www.rtbf.be/radio/player/lapremiere?id=81672&e=

Réalisation Pascale Tison.

Publié dans ressources, liens | Pas de Commentaire »

Interculturalité et littérature

Posté par traverse le 19 avril 2010

blvd30juin.jpg
Bld du 30 juin -- Kinshasa -- RDC

L’imaginaire flottant comme langue globale de la littérature

L’universel, c’est le local sans les murs.
Miguel Torga.

Exit Neandertal

L’évolution est telle que Cro-Magnon et Neandertal cohabitèrent il y a quelque centaines de milliers d’années. J’imagine que les clans cohabitaient, se rencontraient et développaient des stratégies de combat ou d’évitement. J’imagine qu’ils s’observaient, qu’ils pouvaient même échanger des objets, des signes, des émotions. Mais Neandertal disparut et ce fut Cro-Magnon qui poursuivit sa longue histoire jusqu’à nous.

Ces deux branches de l’espèce hominidé avaient l’une et l’autre des chances égales de se perpétuer, nous rappellent les paléontologues. Mais ce fut Cro-Magnon qui l’emporta dans la course de « cohabitation » car, toujours selon les experts de la question, c’est lui qui aurait développé des éléments de langage suffisant et aurait été capable de mettre en récits la vie de la Tribu.

Je ne doute pas du fait que Cro-Magnon et Neandertal ne faisaient pas que coexister même s’ils ne pouvaient se reproduire. Ils devaient rêver des uns et des autres, se craindre ou se désirer, se caricaturer, se mettre à imiter les faits et gestes de l’Autre.

Des mondes étaient associés dans des imaginaires primitifs mais ils étaient probablement contaminés par l’existence de tous.

Puis Cro-Magnon s’élança vers l’aventure du langage et des formes. Les langues, liées aux territoires et à l’alimentation de base naquirent. Les langues du blé, du riz, du mil se développèrent jusqu’à instiller dans chacun des membres de ce monde en marche des figures de représentation, des images, des rites qui se croisèrent régulièrement avec ceux des peuples voisins ou même singulièrement éloignés.

Les langues s’imprégnèrent les unes les autres, elles portaient des traces du langage voisin, elles développaient des représentations mixtes et dans l’Empire romain, les peuples soumis par Rome et désireux de s’inscrire dans la pax romana étaient nommés, les Flavius. Le nom romain remplaçait le nom gaulois ou perse ou germain. Les Flavius avaient été intégrés à la grande Rome en perdant une part de leur identité pour en gagner une plus large. Ils parlaient cependant leurs langues, matinées des emprunts de la langue dominante, le latin. Le gallo-romain se développait, des scénarios de cosmogonie se différenciaient, des récits évoquaient les traces des autres civilisations. Cela ne se fit pas sans casse, ni sans souffrance, ni sans lutte, mais cela se fit.

Cosmopolitisme du réel, interculturalité des imaginaires

Dans quel monde perclus de naïveté saint-sulpicienne sommes-nous aujourd’hui, pour croire qu’une interculturalité se développe dans l’assentiment et la paix, lisses comme des vœux pieux. C’est d’une relation « chaude » qu’il s’agit, d’un frottement râpeux, d’un échange violent parfois et jamais sans risque. Les discours sur l’interculturalité commencent à laisser entendre un, déni de la différence au nom de cette même différence érigée en qualité première. Pour quelles raisons ? Probablement parce que rien n’a été mis en, place pour penser cette dimension interculturelle à temps. Et qu’il ne reste aujourd’hui, sur le réel antagoniste, que des emplâtres langagiers qui ne trompent que les aveugles et les sourds.

Cosmopolitisme, pluriculturalité, oui, mais de quoi s’agit-il quand on parle d’interculturalité et précisément d’interculturalité dans la littérature ?

Cette interculturalité suppose que nous échangions, à notre insu même, des valeurs qui sont supposées, faire lever dans chacun de nous une pâte insoupçonnée, bonne comme un pain béni. L’ironie est utile aussi, me semble-t-il, quand on évoque cette dimension autant érigée en évidence qu’en obligation.

Cela suppose que nous nous empruntions des valeurs, des signes, des codes qui nous augmentent. Vaste programme que des générations contestent dans les faits. Nos tribus cohabitent, se frôlent, se mêlent aussi mais au prix de quels dénis ? Cette interculturalité, territoriale et culturelle, est politique et on sait que cela passera par la Loi. Et cette Loi sera le référent commun, né dans le débat de l’Agora.

Dans la littérature, il en va tout autrement. Des langues et des récits représentent ce que nous jouons sur l’arrière scène de notre monde. Ils sont en perpétuelle mutation et traduisent, déforment, idéalisent des rapports de force qui produisent en nous de nouvelles découvertes, si ce n’est des éclaircies de vérité. La littérature, les littératures, plutôt, obéissent à des codes et des référents civilisationnels et politiques parfois étrangement éloignés et cependant au même travail. Ces littératures racontent des lieux communs de notre humanité traversés de singulières et improbables péripéties. Quelque chose de tendu est à l’œuvre dans ces croisements et des chocs sourds se laissent deviner. La figure de l’un dans une littérature est dominante un temps pour disparaître plus tard ou se retourner en figure dominée.

« Les autres »

Dans un petit village italien aujourd’hui, les habitants, ayant pourtant tous connus les difficultés de l’immigration dans leurs trajectoires familiales, nomment les étrangers débarquant dans leur village, « Les autres ». Ca semble choquant pour les bonnes âmes tentées par la grande fusion, mais au-delà de cette nomination rude et même apparemment excluante, « les autres » semblent aussi être marqués par un désir, une érotisation même. Des récits se conjuguent dans ce désir-là et « Les autres » vont devoir montrer pattes blanches pour devenir peu à peu, Michele, Mohamed, Kenan, Diallo, etc.…Le prénom, sacre de la différence et de l’identité, est aujourd’hui revendiqué comme trace positive de multiculturalité. Flavius est mort.

La littérature française, nombre de littératures européennes, ont érotisé le rapport à l’homme noir, par exemple. Et réciproquement. Des façons d’intégrer l’autre dans le récit convenu du temps, ce qui n’excluait pas la puanteur raciste et l’aveuglement historique.

Puis le sanglot de l’homme blanc (Pascal Bruckner) contribua à agiter dans les récits des blancs des figures abjectes de l’ancien colon et, dans les récits des noirs, ceux-ci se barricadèrent dans les figures de victimes expiatoires. Puis les récits se transformèrent pour décliner des représentations plus complexes, plus subtiles, plus paradoxales. Aujourd’hui, il est mal venu de traiter l’homme blanc en figure positive, le « black » par contre monte à la Bourse des valeurs. La langue française, par exemple, se déploie dans plusieurs continents qui impriment au langage les vertus et les fantômes du temps et de l’endroit.

Gageons que nous devrons compter avec la langue française des caraïbes encore plus en ce vingt et unième siècle naissant dans le chaos. Haïti, forcément, va faire remonter dans notre langue française, après le séisme qui fait table rase apparente d’un morceau d’île, des flux qui nous traversent tous : peur, compassion, solidarité, incompréhension, désolation, …

Et les littératures vont nous confronter aux interdits que cette tragédie éveille aussi en nous. L’humanitaire du « Sauvons Haïti » sera inévitablement contrebalancé par les questions et les récits que les écrivains vont en faire. Des terreurs plus parfondes vont remonter, des espoirs plus anciens se faire entendre à nouveau. Les écrivains par ailleurs, tout de suite, nous ont dit qu’ils se posaient les questions des Haïtiens, du point de vue des Haïtiens et pas de celui de notre grand besoin de Consolation. Ils rappelaient que ce travail se faisait en français, dans une langue partagée, non dans des intersections territoriales ou nationales, mais dans une intertextualité inévitable. Nos récits sont marqués au plus profond de la langue par des empreintes locales qui viennent à nous tout naturellement dans les dispositifs littéraires qui nous renvoient à notre étrange étrangeté reflétée dans celle de l’Autre.

L’intertextualité, comme première étape

L’intertextualité, cette façon de faire échos dans chaque nouveau texte à un texte dispersé, enfoui, incertain mais résonnant en nous, ne serait-ce pas là, la véritable première étape de l’interculturalité dans la littérature ?

Nous avons des images, des couleurs, des accents syntaxiques qui nous viennent de la littérature du voisin, proche ou lointain, ami ou ennemi, réel ou fantasmé. Et de cette intertextualité, le monde d’aujourd’hui commence à percevoir les effets en temps réel. Les migrations accélèrent la cadence du temps, des dispositifs d’imaginaires se croisent avec une célérité jamais atteinte.

Des littératures se confondent à certains endroits dans des récits si proches qu’on ne sait plus à qui il appartiennent vraiment. A moins que cette incertitude ne forge encore plus d’arguments à l’imaginaire. Petit Poucet voit ses morceaux de pain mangés par les oiseaux et élabore alors un système plus résistant. Les cailloux le mènent droit à la Maison de l’Ogre. Voilà le résultat de ne pas s’être perdu dans la Grande Forêt. Les filles de l’Ogre y laisseront la vie et Poucet et ses frères reviennent en enfants prodigues. Un autre récit commence alors…

Cette interculturalité dans la littérature est tantôt chantée comme une ode à la rencontre poétique, tantôt analysée dans ses rapports de pouvoirs de représentations de l’Autre. Des crédos s’expriment, des pensées se développent, des désirs se dévoilent. Mais chacun parle, en ce domaine, d’une expérience intime de la langue et de la littérature. Et cette expérience est traversée par le langage, des langues, des imaginaires flottants qui ne cessent de rebondir contre d’autres imaginaires plus durs à tel ou tel endroit et qui repoussent ou intègrent en les modifiant ( comme tout système traite une nouvelle information à transmettre après l’avoir augmentée de la mémoire des mouvements précédents) ces expériences de vie et de langage.

L’interculturalité est ici chimique et non physique comme le discours culturel et politique semble vouloir nous le faire admettre. Cette chimie transforme en permanence des éléments apparemment disparates en les agrégeant ou en les déstructurant. Il ne s’agit ni de bien, ni de mal. Il s’agit simplement de reconnaître que rien d’innocent ne se trame dans cette matière.

Des rapports de force se modulent, modèlent les figures de représentation et la sauce s’élabore. Il me semble que la salade serait plus le terme à employer dans le cas de cette interculturalité littéraire. La sauce, la salsa globale, condamne les éléments épars à se désagréger et à se mélanger dans un goût unique et souvent infantile. La salade, elle, permet de distinguer tous les morceaux. Et de créer des formes combinées en empruntant des éléments à la pluralité.

La littérature est experte en cette matière de salade…Elle est créatrice de chimères. Elle met au jour ces êtres improbables et constitués de fragments d’êtres réels dispersés. La licorne n’est-elle pas une figure particulièrement parlante pour chacun, d’où qu’ils viennent, puisqu’elle n’existe que dans notre imaginaire et ses représentations ?

Notons que le pire est déjà fait en matière interculturelle, la world machine a réactivé le principe du kitsch. En gommant ce qui résiste pour le couler dans ce qui se laisse entendre sans distinction… La littérature n’a que faire de cette interculturalité-là, au contraire, elle y perdrait son pouvoir d’antidote à la Bêtise commune, de quelque culture qu’elle soit.

Des archipels contre des continents ?

En quoi la littérature-monde, ce beau programme déclaré en 2007 dans le manifeste, « Pour une « littérature-monde » en français » (Michel Le Bris, Jean Rouaud et Eva Almassy) fait la différence ? Le concept de littérature-monde devrait désigner toute littérature écrite en langue française. Le concept de « littérature francophone » est lui, en réalité, appelé à désigner les œuvres produites en français par des écrivains, dont la langue natale n’est pas le français. Nous sommes dans une interculturalité d’ouverture culturelle, dont la langue est le seul vecteur, contre le concept politique de littérature francophone.

Quand le poète et essayiste martiniquais Edouard Glissant (écrivant en français, et non, écrivain français, comme certains l’indiquent) parle de Tout-monde et développe cette belle idée de pensée archipélienne, c’est-à-dire d’une pensée faite d’ilots qu’il s’agit§ de rejoindre en nageant, en allant à gué, en prenant des risques de non-savoir d’un ilot à l’autre. C’est dans le mouvement de lien entres ces positions insulaires que la pensée contemporaine s’exprime : dans des flux plus que dans des bastions. Cette pensée archipélienne nous invite à poser les pieds sur des fragments de cultures et de savoirs épars et à en faire un archipel, un chapelet d’îles où nous allons en traversant des gués ou en nageant d’un ilot à l’autre. C’est dans ce mouvement, probablement que l’interculturalité la plus radicale s’invente. Dans la nécessité de poser le pied sur un élément connu en traversant des zones floues et incertaines. Edouard Glissant ne fait rien d’autre que d’exprimer dans une intelligence et même une pensé poétiques limpides ce qui nous arriva à chacun sur cette terre après la tragédie de la deuxième guerre mondiale, de la Chute du Mur, des mondes rapiécés et des cultures locales appuyées sur (ou contre ?) Globalia.

Enfin, la langue, débarrassée des anecdotes du récit, porte en elle les traces de cette tension entre des traitements, des cultures, des épisodes différents. Les mots s’obscurcissent ou s’éclairent, se réchauffent ou se refroidissent de l’usage du temps et du lieu. La langue est occupée de l’intérieur par l’histoire et la géographie (qui souvent se traduit de façon majestueuse dans l’oralité) et ne constitue un véritable point d’appui à la majorité que dans le cas où elle se relie à une histoire et à une expérience partagées.

Les décrets, obligations administratives et consorts ne sont que des embrouilles morales qui font que la langue devient politiquement correcte ou ce que l’on voudra mais certainement pas une langue de référence, en lien direct avec l’imaginaire. Qu’il faille forcer les imaginaires à pratiquer et à produire une autre langue, plus propre, plus nette, plus lisse, plus en rapport avec le consentement général, est une autre affaire. Et qui n’a rien à prouver. La méthode est connue. Perdre de la langue chacun le sait, c’est perdre une liberté fondamentale, celle de penser dans le retrait silencieux qui précède la parole…

Publié dans textes | Pas de Commentaire »

Notules de Foire du Livre

Posté par traverse le 9 mars 2010

miara.jpg
Tu veux voir quelque chose de spécial ?
- Non, tu sais, je vois comme ça…

Peu de religieux à la Foire, si ce n’est devant certains auteurs où les files sont impatientes et silencieuses. Pas de voiles ni de cornettes. Le numérique serait-il une hypostase d’un dieu caché que l’on honore surtout en privé ?

Les éditeurs sont heureux : du monde, des achats, de l’intérêt et des débats (où le politique fait la foule).

Pas d’alternatif cette année : tout dans le même sac. Pour et contre au même étal.

Des profs en visite et des enfants, des jeunes qui courent. C’est congé.

Les fumeurs dans le froid dehors en regardant la neige tomber silencieusement dans de fins tourbillons.

Difficile de s’asseoir pour partager un avis. Alors on marche en parlant devant des auteurs et des éditeurs qui regardent, parfois las, le flux du public. Un bord à bord toujours sous la garde muette des titres et des collections où on lit l’évidence d’un métier : attirer le lecteur n’est pas une mince affaire. La fatigue est là : chaleur et bruits, la Foire, quoi.

Des personnes et des femmes handicapées avancent imperturbables et fendent les flots de leurs chaises silencieuses.

Les poupons au plus bas, ils vont dans des poussettes à hauteur des mollets qui flânent.

On trinque : du vin, des apéritifs, des boissons régionales. Le livre est un gourmand : il appelle d’autres plaisirs aux agapes.

Des retrouvailles, des surprises, des têtes oubliées et des sourires soudain. La rencontre est le lien que le livre provoque dans la tribu des lecteurs.

Ceux qui lisent des livres qui les renvoient à ce qu’ils savent et connaissent déjà ; les autres qui choisissent des lectures qui les perdent et les envoie dans ce qu’ils ne connaissaient pas. Les deux sont des lecteurs amoureux. Et pour des raisons pas si éloignées, chacun prend du temps de lecture sur l’obligé.

Publié dans textes | Pas de Commentaire »